L’article ci-dessous a été publié pour la première fois en 2005, sous la forme d’une préface à l’édition espagnole du livre 1905 de Trotsky.


Lénine a écrit que la révolution d’Octobre 1917 n’aurait jamais pu avoir lieu sans les expériences de la Commune de Paris, de la révolution de février 1917 et de la révolution de 1905. Toutes ces révolutions sont riches en expérience et méritent une étude approfondie.

Dans mon livre sur l’histoire du bolchevisme [1], j’écrivais : « [...] La première révolution russe fut un événement épique, impliquant toutes les couches du prolétariat et toutes les autres couches opprimées de la société, passant par toutes les phases imaginables de lutte et utilisant toutes les méthodes de combat concevables, des grèves économiques et des pétitions à l’attention des autorités en passant par la grève générale politique et les manifestations de masse, jusqu’à l’insurrection armée. La révolution de 1905 révélait déjà, quoiqu’à l’état embryonnaire, tous les processus de base qui se répéteraient à plus grande échelle douze ans plus tard. Ce fut une répétition générale [2], sans laquelle la victoire finale du prolétariat en octobre 1917 eut été impossible. En 1905, toutes les idées, tous les programmes, partis et dirigeants ont été testés. L’expérience de cette première révolution fut décisive pour l’évolution future de toutes les tendances de la social-démocratie russe. »

L’aspect le plus frappant d’une révolution est la vitesse à laquelle les masses apprennent. En général, la classe ouvrière n’apprend pas dans les livres, mais dans la vie elle-même. De grands événements sont nécessaires pour permettre aux masses de se libérer des fardeaux de la tradition, de l’habitude, de la routine – et d’embrasser de nouvelles idées. Tel est le point de vue de la conception matérialiste de l’Histoire, qui a été brillamment résumé par Marx dans la célèbre phrase : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est, inversement, leur être social qui détermine leur conscience. » Les idéalistes ont toujours présenté la conscience comme la force motrice de tout progrès humain. Mais même l’étude la plus superficielle de l’Histoire montre que la conscience humaine est en général à la traîne des événements. Loin d’être révolutionnaire, elle est intrinsèquement et profondément conservatrice.

La plupart des gens n’aiment pas l’idée du changement et encore moins l’idée d’un violent bouleversement qui transformerait leur environnement en profondeur. Ils tendent à s’accrocher aux idées familières, aux institutions connues, à la morale et à la religion traditionnelles. Ceux qui remettent en question l’ordre établi ne sont jamais populaires auprès de leurs contemporains. Karl Marx, Socrate, Jésus-Christ, Mahomet, Copernic et Galilée : tous ont été rejetés, persécutés et considérés comme des hérétiques jusqu’à ce que les événements démontrent l’impasse de l’ordre ancien et mènent à son renversement. Ce processus dialectique est parfaitement visible dans les évènements de 1905.

Guerre et révolution

Les événements orageux de cette période étaient liés à la guerre russo-japonaise de 1904-05. Les ambitions du tsarisme en Asie se heurtèrent à la poussée vers l’ouest du jeune et vigoureux impérialisme japonais, qui avait envahi la Corée et exerçait une pression sur les frontières extrême-orientales et sibériennes de la Russie. La guerre révéla rapidement l’état de décrépitude interne du tsarisme, qui subit une série de défaites humiliantes, dont le point culminant fut la chute de Port-Arthur. Ni pour la première, ni pour la dernière fois, la guerre a joué le rôle de catalyseur de la révolution.

Les pacifistes se lamentent toujours sur les horreurs de la guerre. Du point de vue de l’humanisme abstrait, personne de sensé ne peut nier que les guerres sont la cause d’immenses souffrances. Cependant, les guerres ont toujours joué un rôle de premier plan dans l’Histoire – au point que nous avons tendance à délimiter les grandes périodes historiques par des guerres et des révolutions (qui sont une forme de guerre). Les complaintes des pacifistes – et il y en avait dès la Grèce antique – ne semblent pas avoir changé quoi que ce soit à cet état de fait. En outre, ce sont souvent ceux qui défendent le plus bruyamment « la paix » qui deviennent, par la suite, les plus grands bellicistes. Il suffit de penser à George W. Bush et Tony Blair pour s’en convaincre.

En outre, toutes les guerres n’ont pas un caractère réactionnaire. Peu de gens, aujourd’hui, nient les effets positifs de la guerre d’indépendance américaine ou de la guerre civile américaine aux XVIIIes et XIXes siècles, bien que beaucoup des admirateurs de ces événements sanglants refusent de faire de même pour la révolution et la guerre civile russes – ou pour les guerres de libération menées par les peuples du Vietnam, de Cuba ou d’Irak contre l’impérialisme américain.

La guerre entre la Russie et le Japon n’avait pas de contenu progressiste, comme toutes les autres guerres que se livrent les gangs impérialistes pour des parts du marché mondial, des matières premières et des sphères d’influence. Mais même quand elles ont un caractère réactionnaire, les guerres n’en exposent pas moins de manière impitoyable les faiblesses de l’ordre existant. Elles mettent à nu les lignes de faille cachées sous la surface de la structure sociale. A un certain stade, elles mettent les masses en mouvement. Ce fut le cas en 1905 – et de nouveau en 1917.

Aux débuts de la révolution russe de 1905, les masses étaient assez naïves. C’est une étape inévitable que nous constatons dans toute grande révolution. C’était le cas au début de la guerre civile anglaise au XVIIe siècle, dans la première année de la grande Révolution française (1789) et lors de révolution de Février 1917. On l’a vu également en Espagne lors de la chute de la monarchie et la proclamation de la République (1931).

Une révolution propulse dans l’arène de l’Histoire des millions de personnes politiquement inexpérimentées. L’essence d’une révolution consiste précisément dans cette participation active des masses. Dans les premiers temps, elles ont toutes sortes d’illusions ; elles ne savent pas exactement où elles vont ni ce qu’elles veulent, mais elles savent avec certitude ce qu’elles ne veulent pas. Une certaine confusion est inévitable. D’où est-ce que les masses pourraient tirer une grande clairvoyance ? Les conditions d’existence normales des travailleurs, dans la société capitaliste, les empêchent d’acquérir a priori les outils idéologiques nécessaires pour mener à bien une révolution.

Les masses apprennent lentement, à partir des événements. Elles procèdent de manière empirique, à travers une série d’approximations successives. De plus, ce processus n’avance pas de manière régulière : tous les deux pas en avant, il fait un pas en arrière. Mais la tendance générale va toujours vers la gauche, du plus modéré au plus radical. Ce processus offre de grandes opportunités à la tendance la plus révolutionnaire, qui peut grandir rapidement, à condition qu’elle sache combiner l’audace révolutionnaire avec une grande flexibilité tactique, de façon à conserver son lien avec les masses, à chaque étape.

La faiblesse du parti

Lors de la première révolution russe, le prolétariat aurait accompli ses tâches beaucoup plus facilement s’il avait disposé, avant janvier 1905, d’un puissant parti marxiste révolutionnaire. Mais il n’y en avait pas. Le Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie (POSDR), qui se réclamait du marxisme, avait scissionné lors de son deuxième congrès (1903). Les deux fractions – les bolcheviks et les mencheviks – étaient toutes les deux très faibles sur le terrain, à Saint-Pétersbourg. Leurs liens avec la classe ouvrière étaient ténus. Ils représentaient la minorité d’une minorité de militants et étaient presque complètement isolés.

Les vieilles légendes staliniennes brossent le portrait d’un parti bolchevik aux commandes, guidant la révolution à chaque étape. Mais en réalité, lorsque la révolution a commencé, le parti était dans un état lamentable. Au début l’année 1905, il était sérieusement affaibli par les scissions et les arrestations. Les luttes internes entre fractions avaient paralysé ses activités. Cela se reflétait dans le nombre de tracts publiés par les bolcheviks en 1904 : seulement 11 sur toute l’année, contre 55 en 1903 et 117 en 1905.

Il est souvent arrivé que les travailleurs les plus avancés, politiquement, se séparent des masses et perdent confiance en elles. Des années d’isolement à défendre dans le vide des idées révolutionnaires, à se cogner la tête contre un mur, peuvent nourrir un scepticisme néfaste lorsque la situation commence à changer. Il est arrivé plus d’une fois que les éléments les plus militants et les plus révolutionnaires soient dépassés par les masses, qui passent par-dessus leurs têtes sans les remarquer. Il arrive même que les « révolutionnaires », au moment le plus critique, se transforment en obstacle sur le chemin de la classe ouvrière.

Avant les événements de janvier, les dirigeants bolcheviks de Saint-Pétersbourg affichaient une attitude pessimiste et un profond manque de confiance à l’égard des travailleurs. Les « comitards » (membres des comités) inondaient Lénine de plaintes. Ils ne voyaient aucun signe d’une humeur révolutionnaire dans les masses, seulement de l’arriération et de l’ignorance. Pour preuve du caractère désespéré de la situation, ils citaient le fait qu’une vaste majorité des travailleurs soutenaient les « syndicats » réactionnaires montés par un prêtre, le père Gapone, avec le soutien du chef de la police tsariste, Zoubatov.

Voici comment le menchevik S. Somov décrivait la situation dans leur organisation de Saint-Pétersbourg, au début de l’année : « C’était un tableau très sombre. Les organisations efficaces se trouvaient uniquement dans le secteur de Narva, avec ses 30 000 travailleurs, où la totalité de l’organisation sociale-démocrate consistait en six ou sept cercles d’ouvriers de chez Poutilov et des usines de la “Railway Car Construction” (cinq ou six travailleurs dans chaque cercle) et où le travail était conduit selon des méthodes dépassées, avec de longs exposés sur l’économie politique et la culture primitive. Certes, il y avait aussi une organisation de secteur composée de représentants des différents cercles, mais il est difficile de déterminer ce qu’elle faisait. La vie des usines ne trouvait aucun écho à l’intérieur des cercles. L’agitation diffuse […] qui trouvait une expression dans le mouvement de Gapone – qui connaissait un développement très important et dans lequel s’exprimait si clairement l’ardent désir des masses ouvrières pour de grandes organisations et pour l’unité de la classe – était tout simplement ignorée, car considérée comme “Zoubatoviste”. De plus, la plupart des travailleurs appartenant à nos cercles étaient de très jeunes hommes, tout juste sortis de l’apprentissage et sans influence réelle au sein de leur usine. »

Des années plus tard, après la victoire de la révolution d’Octobre, quand Lénine essayait d’expliquer aux jeunes cadres inexpérimentés de l’Internationale Communiste les bases de la tactique bolchevique, il citait l’exemple du syndicat de Gapone. Dans La maladie infantile du communisme (le « gauchisme »), Lénine expliquait que les communistes doivent travailler même dans les organisations ouvrières les plus réactionnaires. Il disait que les bolcheviks avaient même travaillé dans les syndicats policiers. Il faisait alors référence au syndicat de Gapone, dénommé « Assemblée des Travailleurs d’Usine et d’Atelier Russes ».

En réalité, ce n’est pas tout à fait exact. Les bolcheviks de Saint-Pétersbourg avaient négligé le travail dans cette organisation, qu’ils ont boycottée sous prétexte qu’il s’agissait d’un syndicat policier réactionnaire. C’était effectivement le cas, mais comme l’expliquait Lénine, il était nécessaire de travailler même dans une organisation aussi réactionnaire, dans le but d’arracher les travailleurs à l’influence de sa direction. Si les bolcheviks de Saint-Pétersbourg avaient pris le conseil de Lénine plus au sérieux, ils auraient été dans une bien meilleure position lorsque la révolution a commencé. Mais ils ont souffert de la maladie bien connue de tous les sectaires gauchistes, qui s’imaginent que la seule chose nécessaire pour construire un parti de masse, c’est de le proclamer.

Répondant aux ultra-gauches, Lénine écrivait : « Refuser de travailler dans les syndicats réactionnaires, c’est abandonner les masses ouvrières arriérées ou insuffisamment développées à l’influence des leaders réactionnaires, des agents de la bourgeoisie, des aristocrates ouvriers ou des “ouvriers embourgeoisés”.

« La “théorie” ridicule selon laquelle des communistes ne devraient pas travailler dans les syndicats réactionnaires montre, de toute évidence, avec quelle légèreté ces communistes “de gauche” envisagent la question de l’influence sur les “masses” et quelle mauvaise utilisation du terme même de “masses” ils font dans leurs discours. Si vous voulez aider la “masse” et gagner son adhésion et son appui, il ne faut pas craindre les difficultés, les chicanes, les pièges, les outrages et les persécutions de la part des “chefs” (qui, opportunistes et social-chauvins, sont dans la plupart des cas liés – directement ou indirectement – à la bourgeoisie et à la police), mais travailler absolument là se trouvent les masses. Il faut être capable de consentir à tous les sacrifices, de surmonter les plus grands obstacles, afin de faire un travail de propagande et d’agitation méthodique, avec persévérance, opiniâtreté et patience dans ces institutions, sociétés, organisations – même les plus réactionnaires – où se trouvent les masses prolétariennes ou semi-prolétariennes»

Lénine a souligné plus d’une fois que la classe ouvrière est toujours plus révolutionnaire que le plus révolutionnaire des partis. A première vue, cette affirmation ne semble pas correspondre à la réalité, surtout aux débuts de la révolution de 1905. La grande majorité des travailleurs avait un point de vue conservateur. La plupart étaient religieux – ce qui explique en partie leur foi sans limites dans le père Gapone. Beaucoup étaient des monarchistes qui vouaient une confiance inconditionnelle au tsar. Quand les bolcheviks les approchaient avec des tracts révolutionnaires en faveur d’une république, les travailleurs les déchiraient souvent – et, parfois, cognaient ceux qui les distribuaient. Mais tout cela s’est transformé en son contraire en l’espace de 24 heures.

Tous les efforts de la police et de ses laquais syndicaux pour contenir les travailleurs dans les limites des contraintes légales étaient voués à l’échec. La vague croissante de mécontentement provoquée par la guerre russo-japonaise, qui touchait toutes les couches de la société, commençait à toucher même les strates les plus arriérées de la classe ouvrière. Jusque-là, l’opposition au tsarisme était surtout venue de l’intelligentsia libérale et des étudiants. C’est une autre loi : l’intelligentsia ne peut pas jouer un rôle indépendant dans une révolution, mais c’est un baromètre fiable de la tension qui monte dans les couches profondes de la société.

« Le vent souffle d’abord à travers le sommet des arbres. » La fermentation révolutionnaire au sein de la société se reflétait dans un ferment d’opposition parmi les intellectuels. Les universités devinrent le bastion de la contestation révolutionnaire et, à un certain stade, furent ouvertes aux travailleurs. Elles devinrent le centre de débats passionnés sur les idées et les programmes, une partie importante de la révolution.

Le dimanche sanglant

La classe ouvrière russe fit sa première grande entrée sur la scène de l’histoire sous la forme d’une manifestation pacifique, une pétition dans les mains et un prêtre à sa tête (Gapone). Dans leurs mains, pas de drapeaux rouges, mais des icônes religieuses. Le but de la manifestation était de demander au tsar, le batyushka (le « petit père »), d’améliorer leurs intolérables conditions de vie.

Ces travailleurs ne connaissaient rien à la politique. Beaucoup d’entre eux pouvaient à peine lire ou écrire. Il s’agissait d’anciens paysans, qui n’avaient que récemment émigré vers les villes, à la recherche d’une vie meilleure – un phénomène que connaissent trop bien les masses de la plupart des pays d’Amérique latine et qui se reproduit aujourd’hui, à une vaste échelle, dans les grouillantes cités de Chine.

Ce processus de développement rapide eut des conséquences très révolutionnaires. En arrachant des millions de gens à leurs conditions de vie rurales et arriérées, qui étaient restées inchangées depuis des milliers d’années, le capitalisme russe détruisait la structure sociale qui avait procuré une certaine stabilité et une identité aux paysans russes, depuis des siècles. Déraciné de son milieu naturel, l’ancien paysan fut jeté dans le chaudron bouillonnant de la vie des usines. Sous l’œil vigilant du contremaître, il apprit la discipline et l’organisation de l’usine. Il apprit à se soumettre à l’impitoyable loi de la production de masse. Il apprit également à rejeter la vieille tradition paysanne faite d’individualisme et d’égoïsme, d’étroite loyauté à la famille, au village et au clan. Il commença à se penser comme faisant partie d’une communauté plus large, la classe ouvrière, ayant une communauté d’intérêts et un lien de solidarité contre les exploiteurs.

Mais cette conscience de classe n’était encore qu’embryonnaire. Le prolétariat russe n’était encore qu’une classe « en soi », et non une classe « pour soi ». Pour pouvoir faire le saut qualitatif vers une conscience de classe révolutionnaire, la classe ouvrière dut passer par une très rude école – un baptême du feu. Il eut lieu le 9 janvier 1905 (selon l’ancien calendrier pré-révolutionnaire), jour connu sous le nom de « Dimanche sanglant » [3].

La confusion dans la conscience des masses est clairement démontrée par leur fervent soutien au père Gueorgui Gapone. De tels individus émergent toujours dans la première période d’une révolution. Avec son curieux mélange de militantisme et de religion, de lutte des classes et de monarchisme, il correspondait aux premiers pas hésitants vers la conscience de millions de gens appartenant aux couches les plus opprimées de la société. Fils de paysan lui-même, il exprimait sincèrement les efforts confus de cette couche sociale, où le désir de se battre pour une vie meilleure ici-bas était encore englué dans les idées religieuses et la confiance envers le tsar.

La manifestation pacifique du 9 janvier fut accueillie par des salves de mitraille tirées par des policiers et des soldats en rang serrés. Des hommes, des femmes et des enfants désarmés furent abattus sans pitié par la cavalerie cosaque. Personne ne sait combien furent tués ce jour-là, probablement plus d’un millier. C’était l’œuvre du tsar, qui gagna ainsi le surnom de Nicolas le Sanglant, mais qui est présenté de nos jours à l’opinion publique mondiale comme une sorte de saint martyrisé par des bolcheviks sans cœur.

Chaque révolution est caractérisée par des changements soudains dans la psychologie des masses. La nuit du Dimanche sanglant, les mêmes travailleurs qui avaient auparavant déchiré les tracts des bolcheviks allèrent les chercher – ils savaient qui ils étaient – pour leur faire une seule et insistante demande : « Donnez-nous des armes ! »

Les gens peuvent changer. Nous le constatons dans toutes les grèves, quand des travailleurs auparavant arriérés et apathiques en deviennent les champions les plus énergiques et les plus militants. Une révolution est comme une grève à une bien plus vaste échelle. Le père Gapone était une personnalité accidentelle et contradictoire. Après le 9 janvier, il appela à l’insurrection armée et se rapprocha même des bolcheviks, pour un temps.

Les soviets et la grève d’octobre

Durant les 11 mois suivants, la révolution se développa à travers toute une série d’étapes. De nouvelles couches de la classe ouvrière entraient continuellement dans la lutte. Les soviets – ces merveilleux organes du pouvoir ouvrier – furent créés par la classe ouvrière comme des organes de lutte flexibles et démocratiques. Au début, ils étaient de simples comités de grève élargis.

Les dirigeants bolcheviks locaux ne comprenaient pas l’importance des soviets. Ils affichèrent la même attitude sectaire qu’à l’égard du syndicat de Gapone. Ils lancèrent un ultimatum au soviet de Saint-Pétersbourg : les travailleurs devaient accepter le programme et les règles du Parti – ou bien dissoudre le soviet. Comme Trotsky l’écrivit, les travailleurs présents haussèrent simplement les épaules avant de passer au point suivant de l’ordre du jour, sur quoi les bolcheviks quittèrent la réunion.

De l’étranger, Lénine observait le comportement de ses camarades avec un mélange de frustration et de consternation. Il comprenait très bien l’importance des soviets, qu’il caractérisait avec justesse comme les organes embryonnaires du pouvoir ouvrier. Il pressa les bolcheviks de participer au mouvement réel des masses. Ils finirent par corriger leur erreur, mais le mal était déjà fait. Leur sectarisme avait fait perdre beaucoup de terrain aux bolcheviks.

Le personnage-clé du soviet de Saint-Pétersbourg de 1905 est indéniablement Léon Trotsky qui, à cette époque-là, ne faisait partie ni de la fraction bolchevique ni de la fraction menchévique, mais était politiquement nettement plus proche de la première que de la seconde. A l’automne, la vague révolutionnaire avait atteint son sommet, avec une vague de grèves sans précédent. A la tête de ce mouvement se tenait le prolétariat, brandissant son instrument de lutte habituel : la grève générale. « Par son étendue et sa violence, » écrivit plus tard Lénine, « cette lutte gréviste n’avait pas d’équivalent dans le monde. La grève économique devint une grève politique, puis une insurrection. »

Tout au long de la grève générale d’octobre, puis de la grève patronale de novembre, tous les regards étaient braqués vers le soviet de Saint-Pétersbourg. C’était un organe de lutte extrêmement large, démocratique et flexible. Au cours de la lutte, les soviets accrurent progressivement le champ de leurs fonctions et de leur représentativité. A travers les soviets, les travailleurs firent usage de la liberté de la presse nouvellement conquise, en s’emparant tout simplement des imprimeries. Ils imposèrent la journée de huit heures et instituèrent même un contrôle ouvrier de la production dans certaines usines. Ils formèrent une milice ouvrière et arrêtèrent des officiers de police impopulaires. En plus de ses nombreuses autres tâches, le soviet publiait l’Izvestiya Sovieta Rabochikh Deputatov, son organe officiel. Pendant toute la durée de ces événements dramatiques, Trotsky était l’auteur de la plupart des déclarations et manifestes du soviet de Saint-Pétersbourg.

Alors qu’en 1917 il n’y eut pas de grève générale, en 1905 elle fut l’une des armes les plus importantes de la classe ouvrière. Ce fut le moyen par lequel la Révolution prit la mesure de sa propre force, s’organisa et désorganisa l’ennemi, tandis que simultanément elle recrutait de nouvelles couches de la classe ouvrière dans la lutte.

L’insurrection de décembre

La principale faiblesse de la révolution de 1905 résidait dans le fait que le mouvement ouvrier des villes reçut trop tard le soutien de la paysannerie. Vers la fin décembre, les travailleurs de Saint-Pétersbourg, qui avaient été perpétuellement en lutte depuis janvier, étaient épuisés. Les travailleurs de Moscou étaient maintenant au centre du jeu. Ils se dirigeaient vers une insurrection armée, mais malheureusement, le prolétariat de Saint-Pétersbourg n’était plus en mesure de leur venir en aide.

La sanglante défaite de l’insurrection de Moscou, en décembre, marqua le reflux de la vague révolutionnaire dans les villes. Mais la révolution continua longtemps de se développer dans les villages. Il y eut des soulèvements paysans partout, accompagnés d’insurrections et de lutte de guérillas. Mais sans victoire des travailleurs des centres urbains, tout cela était condamné d’avance. Réalisant finalement qu’un mouvement dans les villes n’était plus à l’ordre du jour, Lénine appela à cesser les actions de guérilla et a préparer le Parti pour une période de réaction.

La défaite de 1905 fut sévère. Des milliers de révolutionnaires furent exécutés, torturés, emprisonnés et exilés. Le Parti, qui était passé d’un petit groupe à une force massive comptant plusieurs centaines de milliers de militants, fut de nouveau réduit à une petite organisation clandestine et persécutée. Il y eut des conflits et des scissions. Lénine fut un temps minoritaire dans sa lutte contre la politique gauchiste de dirigeants bolcheviks qui voulaient boycotter le parlement et refusaient de mener un travail légal dans les syndicats.

La situation était si sombre que plusieurs jeunes camarades se suicidèrent, croyant que la révolution était condamnée pour toujours. Par la suite, aux alentours de 1911-12, la réaction atteignit ses limites et une nouvelle vague révolutionnaire commença. C’est à ce moment-là que Lénine et les bolcheviks gagnèrent la direction de la classe ouvrière organisée en Russie.

Comment Lénine et les bolcheviks ont-ils pu sortir indemnes de cette terrible défaite ? Un jour, Napoléon a dit que les armées vaincues apprennent bien. Lénine a refusé de céder face à une victoire temporaire de la réaction. Il a défendu obstinément les fondamentaux, le programme, les méthodes, les idées et les traditions du marxisme dans un contexte de réaction, de révisionnisme et d’apostasie générale. Il fut même prêt à rompre avec tous ses anciens camarades – des gens comme Bogdanov, Gorky et Lounacharsky – pour défendre la philosophie marxiste. C’est ce qui lui permit de préserver le parti et de garantir sa victoire finale.

Ces derniers temps, nous avons traversé une période de réaction – quoiqu’en rien comparable à celle de 1907-11. Partout, nous avons vu la même tendance à la capitulation, à l’abandon des positions du marxisme et du léninisme. De tous côtés, nous avons vu la même humeur de scepticisme et de cynisme chez les intellectuels de la classe moyenne, ex-communistes et ex-gauchistes. Notre réponse est la même que celle de Lénine et Trotsky dans une période qui était bien plus difficile. Nous défendons fermement les idées, le programme et les méthodes du marxisme, la seule idéologie socialiste scientifique. Et les événements, à l’échelle mondiale, nous donnent raison.

On dit que l’heure la plus sombre vient juste avant l’aube. Sous une épaisse couche de réaction obscurantiste, de guerres impérialistes et de barbarie, de nouvelles forces sont en maturation, devenant plus fortes chaque jour. De nouveaux mouvements révolutionnaires se préparent. Comme dans toutes les révolutions passées, ils traverseront de nombreuses phases, pleines d’idées confuses et de contradictions. Ce n’est pas surprenant. La vie elle-même n’est-elle pas pleine de contradiction ?

Sur la base de leur expérience, les masses chercheront ces idées et ce programme qui expriment le plus fidèlement leurs aspirations et leurs souhaits, qui expriment avec le plus de justesse, non seulement ce qui est, mais ce qui doit être. Seuls les idées et le programme du marxisme révolutionnaire peuvent offrir aux masses l’issue qu’elles recherchent.


[1] Bolshevism – the Road to Revolution (Bolchevisme – le chemin de la révolution). 1999.

[2] « Répétition générale » : la formule est de Lénine.

[3] « Bloody Sunday » en anglais, à ne pas confondre avec celui d’Irlande en 1972.

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