Camarades [1],

La théorie du marxisme a déterminé la première des conditions et les lois de l'évolution historique. En ce qui concerne les révolutions, la théorie de Marx, par la plume de Marx lui-même, dans la préface de son ouvrage Contribution à la critique de l'économie politique, a établi à peu près la proposition suivante :

« Aucun régime social ne disparaît avant d'avoir développé ses forces productives jusqu'au maximum qui peut être atteint par ce régime, et aucun régime social nouveau ne peut apparaître s'il n’y a eu au préalable, dans le régime ancien, les conditions économiques nécessaires. »

Les prémisses matérielles de la révolution

Cette vérité, qui est fondamentale pour la politique révolutionnaire, conserve pour nous, aujourd'hui, toute son incontestable valeur directrice. Cependant, plus d'une fois, on a compris le marxisme d'une façon mécanique et simpliste, et, partant, fausse. D'ailleurs, on peut tirer de fausses conclusions aussi de la proposition citée plus haut. Marx dit qu'un régime social doit disparaître lorsque les forces de production (la technique, le pouvoir de l'homme sur les forces naturelles) ne peuvent plus se développer dans le cadre de ce régime. Du  point de vue du marxisme, la société historique, prise comme telle, constitue une organisation collective des hommes ayant comme but l'accroissement de leur pouvoir sur la nature.

Ce but, certainement, n'est pas imposé aux hommes par le dehors, mais ce sont eux-mêmes qui, au cours de leur évolution, luttent pour l'atteindre, en s'adaptant aux conditions objectives du milieu et en augmentant de plus en plus leur pouvoir sur les forces élémentaires de la nature. La proposition suivant laquelle les conditions nécessaires pour une révolution – pour une révolution sociale, profonde, et non par des coups d’Etat politiques, si sanglants qu’ils soient -, pour une révolution qui remplace un régime économique par un autre, naissent seulement à partir du moment où le régime social ancien commence à entraver le développement des forces de production, cette proposition ne signifie nullement que l'ancien régime social s'écroulera infailliblement et par lui-même, quand il sera devenu réactionnaire du point de vue économique, c'est-à-dire à partir du moment où il aura commencé à entraver le développement de la puissance technique de l'homme.

En aucune façon : car, si les forces de production constituent la puissance motrice de l'évolution historique, cette évolution cependant ne se produit pas en dehors des hommes, mais par les hommes. Les forces de production, c'est-à-dire le pouvoir de l'homme social sur la nature, s'accumulent, il est vrai, indépendamment de la volonté de chaque homme séparé, et ne dépendent que peu de la volonté générale des hommes d'aujourd'hui, car la technique représente un capital déjà accumulé qui nous a été légué par le passé et qui, soit nous pousse en avant, soit, dans certaines conditions, nous retient. Cependant, lorsque ces forces de production, cette technique, commencent à se sentir à l'étroit dans les cadres d'un régime d'esclavage, de servage, ou bien d'un régime bourgeois, et quand un changement des formes sociales devient nécessaire pour l'évolution ultérieure du pouvoir humain, alors, cette évolution se produit non pas d'elle-même, comme un lever ou un coucher de soleil, mais grâce à une action humaine, grâce à une lutte des hommes, réunis en classes.

La classe sociale qui dirigeait la société ancienne, devenue réactionnaire, doit être remplacée par une classe sociale nouvelle qui apporte le plan d'un régime social nouveau, correspondant aux besoins du développement des forces productrices, et qui est prête à réaliser ce plan. Mais il n'arrive pas toujours qu'une classe nouvelle, assez consciente, organisée et puissante pour détrôner les anciens maîtres de la vie et pour frayer la voie aux nouvelles relations sociales, apparaisse juste au moment où le régime social ancien se survit, c'est-à-dire devient réactionnaire. Cela ne se passe pas toujours ainsi. Au contraire, il est arrivé plus d'une fois dans l'histoire qu'une société ancienne soit épuisée - tel, par exemple, le régime d'esclavage romain, et avant lui, les anciennes civilisations de l'Asie dans lesquelles le régime d'esclavage avait empêché le développement des forces productrices -, mais, dans cette société finie, il n'y avait pas de classe nouvelle assez forte pour déposer les maîtres et établir un régime nouveau, le régime de servage, ce dernier constituant un pas en avant par rapport au régime ancien.

A son tour, dans le régime de servage, il n’y avait pas toujours, au moment nécessaire, de classe nouvelle (la bourgeoisie) prête à abattre les féodaux et à ouvrir la voie à l’évolution historique. Il est arrivé plus d’une fois dans l’histoire qu’une certaine société, une nation, un peuple, une tribu, plusieurs peuples ou nations qui vivaient dans des conditions historiques analogues se soient trouvées devant une impossibilité de développement ultérieur, dans les cadres d’un régime économique donné (régime d’esclavage ou de servage).

Toutefois, comme aucune classe nouvelle n'existait encore qui aurait pu les diriger sur une voie nouvelle, ces peuples, ces nations, se sont décomposés ; une civilisation, un Etat, une société, ont cessé d'exister. Ainsi l'humanité n'a-t-elle pas marché toujours de bas en haut, suivant une ligne toujours montante. Non, elle a connu de longues périodes de stagnation et de rechute vers la barbarie. Des sociétés s'étaient élevées, avaient atteint un certain niveau, mais n'ont pas pu rester sur les hauteurs... L'humanité ne reste pas en place ; son équilibre, par suite des luttes des classes et des nations, est instable. Si une société ne peut pas monter, elle tombe ; et si aucune classe n'existe qui puisse l'élever, elle se décompose et ouvre la voie à la barbarie.

Afin de comprendre ce problème extrêmement complexe, il ne suffit pas, camarades, de ces considérations abstraites que j'expose devant vous. Il faut que les jeunes camarades, peu au courant de ces questions, étudient des ouvrages historiques pour se familiariser avec l'histoire de différents pays et peuples et, en particulier, avec l'histoire économique. C'est alors seulement qu'ils pourront se représenter d'une façon claire et complète le mécanisme intérieur de la société. Il faut bien comprendre ce mécanisme pour appliquer avec justesse la théorie marxiste à la tactique, c'est-à-dire à la pratique de la lutte de classes.

Les problèmes de la tactique révolutionnaire

Lorsqu'il s'agit de la victoire du prolétariat, certains camarades se représentent la chose d'une façon trop simple. Nous avons en ce moment, non seulement en Europe, mais dans le monde entier, une telle situation que nous pouvons dire, du point de vue marxiste, avec une certitude absolue : le régime bourgeois atteint le terme de son développement. Les forces de production ne peuvent plus se développer dans le cadre de la société bourgeoise. En effet, ce que nous voyons au cours de ces dix dernières années, c'est la ruine, la décomposition de la base économique de l'humanité capitaliste et une destruction mécanique des richesses accumulées. Nous sommes actuellement en pleine crise, une crise effrayante, inconnue dans l'histoire du monde, et qui n'est pas une crise simple, venant à son heure, « normale » et inévitable dans le processus du développement des forces productrices dans le régime capitaliste ; cette crise marque aujourd'hui la ruine et la décomposition des forces productrices de la société bourgeoise. Il se peut qu'il y ait encore des bas et des hauts, mais en général, comme je l'ai exposé aux camarades dans la même salle il y a un mois et demi, la courbe du développement économique tend, à travers toutes ses oscillations, vers le bas et non vers le haut. Cependant, cela veut-il dire que la fin de la bourgeoisie arrivera automatiquement et mécaniquement ? Nullement.

La bourgeoisie est une classe vivante qui a poussé sur des bases économiques et productrices déterminées. Cette classe n'est pas un produit passif du développement économique, mais une force historique, active et vivante.

Cette classe a survécu à elle-même, c'est-à-dire qu'elle est devenue le frein le plus terrible pour l'évolution historique. Mais cela ne veut nullement dire que cette classe soit disposée à commettre un suicide historique, qu'elle soit prête à dire : « La théorie scientifique de l'évolution ayant reconnu que je suis devenue réactionnaire, je quitte la scène. » Il est évident qu'il ne peut pas en être question. D’autre part, il n’est pas non plus suffisant que le parti communiste reconnaisse la classe bourgeoise comme condamnée devant être supprimée pour que, par cela même, la victoire du prolétariat soit déjà assurée. Non, if faut encore vaincre et jeter à bas la bourgeoisie !

S’il était possible de continuer à développer les forces productrices dans le cadre de la société bourgeoise, la révolution, en général, n’aurait pu se faire. Mais le développement ultérieur des forces de production dans le cadre de la société bourgeoise n’étant plus possible, la condition fondamentale de la révolution est par cela même réalisée.

Cependant, la révolution signifie déjà par elle-même une lutte des classes vivante. La bourgeoisie, toute contraire qu'elle soit aux nécessités de l’évolution historique, reste encore la classe sociale la plus puissante. Bien plus, on peut dire que du point de vue politique, la bourgeoisie atteint le maximum de sa puissance, de la concentration de ses forces et de ses moyens, moyens politiques et militaires, de mensonge, de violence et de provocation, c'est-à-dire au maximum du développement de sa stratégie de classe, au moment même où elle est le plus menacée de sa perte sociale.

La guerre et ses conséquences terribles - et la guerre était inévitable, les forces productrices ne pouvant plus se développer dans le cadre de la société bourgeoise -, la guerre et ses conséquences, dis-je, ont découvert devant la bourgeoisie le danger menaçant de sa perte. Ce fait a poussé au plus haut point son instinct de conservation de classe. Plus le péril est grand, plus une classe, aussi bien que chaque individu, tend toutes ses forces vitales dans la lutte pour sa conservation.

N’oublions pas non plus que la bourgeoisie s'est trouvée face à face avec un péril mortel, après avoir acquis l'expérience politique la plus grande. La bourgeoisie avait créé et détruit toutes sortes de régimes. Elle se développait à l'époque du pur absolutisme, de la monarchie constitutionnelle, de la monarchie parlementaire, de la république démocratique, de la dictature bonapartiste, de l'Etat lié à l'Eglise catholique, de l'Etat lié à la Réforme, de l'Etat séparé de l'Église, de l'Etat persécuteur de l'Eglise, etc. Toute cette expérience, la plus riche et la plus variée, qui a pénétré dans le sang et dans la moëlle les milieux dirigeants de la bourgeoisie, lui sert aujourd’hui pour conserver à tout prix son pouvoir. Et elle agit avec d’autant plus d’intelligence, de finesse et de cruauté que ses dirigeants reconnaissent le péril qui les menace. Si nous analysons ce fait superficiellement, nous y trouverons une certaine contradiction : nous avons jugé la bourgeoisie devant le tribunal du marxisme c'est-à-dire nous avons reconnu par une analyse scientifique du processus historique qu’elle avait survécu a elle-même, et cependant, elle fait preuve d'une vitalité colossale. En réalité, il n'y a ici aucune contradiction ; c'est ce qu'on appelle dans le marxisme, la dialectique.

Le fait est que les côtés différents du processus historique : l’économie, la politique, l’Etat ; la poussée de la classe ouvrière, ne se développent pas simultanément et parallèlement.

La classe ouvrière ne se développe pas point par point, parallèlement à la croissance des forces de production, et la bourgeoisie ne dépérit pas au fur et à mesure que le prolétariat croît et se raffermit. Non, la marche de l’histoire est autre.

Les forces de production se développent par bonds ; par moment, elles progressent avec rapidité, parfois elles reculent. La bourgeoisie, à son tour, s'est aussi développée par bonds ; la classe ouvrière de même. Au moment où les forces productives du capitalisme se butent contre un mur, ne peuvent plus progresser, nous voyons la bourgeoisie réunir entre ses mains l'armée, la police, la science, l'école, l’église, le Parlement, la presse, les gardes blancs, tirer fortement sur les rênes et dire, en pensée, à la classe ouvrière : « Oui, ma situation est périlleuse. Je vois un abîme s’ouvrir sous mes pieds. Mais nous allons voir qui tombera le premier dans cet abîme. Peut-être avant ma mort, si vraiment je dois mourir, réussirai-je à te pousser dans le précipice, ô classe ouvrière ! »

Que cela signifierait-il ? Tout simplement une destruction de la civilisation européenne dans son ensemble. Si la bourgeoisie, condamnée à mort au point de vue historique, trouvait en elle-même assez de force, d'énergie, de puissance pour vaincre la classe ouvrière dans ce combat terrible qui approche, cela signifierait que l'Europe est vouée à une décomposition économique et culturelle, comme c’est déjà arrivé à plusieurs autres pays, nations et civilisations.

Autrement dit, l'histoire nous a amenés à un moment où une révolution prolétarienne est devenue absolument indispensable pour le salut de l'Europe et du monde. L’histoire nous a fourni une prémisse fondamentale de la réussite de cette évolution, dans ce sens que notre société ne peut plus développer ses forces productrices en s'appuyant sur une base bourgeoise. Mais l'histoire ne se charge pas, par cela même, de résoudre ce problème à la place de la classe ouvrière, des politiciens de la classe ouvrière, des communistes.

Non, elle semble dire à l'avant-garde ouvrière (nous nous représentons l’histoire sous forme d’une personne placée au-dessous de nous), elle dit à la classe ouvrière : « Il faut que tu saches que tu périras sous les ruines de la civilisation si tu ne renverses pas la bourgeoisie. Essaye, résous le problème ! » Tel est à présent l’état des choses.


[1] Discours de Léon Trotsky devant l'organisation de Moscou du parti pour le compte rendu du IIIe Congrès de l'Internationale Communiste, en 1921. Retranscrit de La Vérité, N° 588, septembre 1979.

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