La perspective d’une crise de surproduction en Chine soulève la possibilité bien réelle, à plus ou moins court terme, d’une nouvelle récession mondiale. Comme nous l’expliquions dans le dernier numéro de La Riposte, le ralentissement de l’économie américaine et la faible croissance de la zone euro tendent à restreindre leur capacité d’absorption des marchandises chinoises. Or, l’économie chinoise est très dépendante de ses exportations. Dans les secteurs décisifs de son économie, entre 60% et 80% de la production est vendue à l’étranger. Cela signifie qu’une baisse significative des exportations chinoises précipiterait une contraction de son économie nationale, qui entraînerait l’économie mondialedans sa chute.

C’est dans ce contexte que les relations entre la Chine, les Etats-Unis et les puissances européennes deviennent de plus en plus tendues. Les capitalistes de chaque pays cherchent à défendre leurs profits au détriment des autres, et la lutte engagée entre les banques centrales sur la question des taux d’échange entre le dollar, le yuan et l’euro, constitue un élément primordial de ce conflit.

La dette américaine mine la valeur du dollar

En l’espace de quelques mois, le dollar a perdu plus de 20% de sa valeur vis-à-vis de l’euro. Cette dévaluation s’explique avant tout par l’accumulation de déficits dans l’économie américaine. Chaque semaine, les guerres en Irak et en Afghanistan coûtent plus d’un milliard de dollars à l’Etat américain. Le surendettement massif des ménages a été mis en évidence par la crise des « subprimes ». La situation financière de nombreuses banques et grandes entreprises américaines est extrêmement délicate. Surtout, le déficit commercial des Etats-Unis a atteint des proportions abyssales. En 2006, il représentait l’équivalent de 6% du PIB : un record historique. A la fin de 2007, le déficit cumulé atteindra sans doute les 800 milliards de dollars. Tout cela signifie que, malgré sa chute, le dollar est toujours nettement surévalué, et poursuivra sans doute sa baisse dans les mois à venir.

Une dévaluation de ce type a pour conséquence de rendre les exportations américaines plus compétitives, au détriment des économies rivales. Les produits américains se vendent moins chers à l’étranger, et notamment en Europe. En même temps, les importations deviennent plus chères. Ainsi, une dévaluation tend globalement à améliorer la balance commerciale du pays. En 2006, les exportations américaines s’élevaient à 120 milliards de dollars ; elles dépassent déjà les 131 milliards de dollars pour les huit premiers mois de 2007.

L’impact de cette progression sur la balance commerciale américaine est cependant très limité, en raison de l’augmentation du prix des importations pétrolières. Pour commencer à résorber de façon significative le déficit commercial, les Etats-Unis auraient besoin d’une dévaluation beaucoup plus importante du billet vert. Quoi qu’il en soit, même à son niveau actuel, le taux d’échange du dollar vis-à-vis de l’euro a un impact extrêmement négatif sur les économies européennes – et tout particulièrement sur celle de la France, dont les déficits commerciaux se creusent de façon vertigineuse.

L’aggravation des tensions entre les Etats-Unis et l’Europe se traduit par des tentatives, de part et d’autre, de faire pression sur le gouvernement chinois. En effet, la Chine occupe une position d’arbitre, dans le conflit transatlantique. Cependant, tout comme les puissances européennes et les Etats-Unis, le capitalisme chinois cherche d’abord à protéger ses propres intérêts. La pénétration du marché européen par les marchandises chinoises ne cesse de progresser, et cette pénétration est renforcée par le fait que le yuan se déprécie constamment par rapport à l’euro. Le déficit commercial de l’Europe avec la Chine s’élève désormais à 170 milliards d’euros : une somme plus importante que le déficit des Etats-Unis avec la Chine.

L’argument de Jean-Claude Trichet, président de la Banque Centrale Européenne (BCE), est que l’énorme excédent commercial de la Chine, dont la valeur équivaut à 9,4% de son PIB, lui laisse de la marge pour effectuer une appréciation de la valeur du yuan. La BCE et la Commission Européenne exhortent la Banque Centrale chinoise à acheter plus de bons du trésor américains – et moins d’euros. Ainsi, d’une part, l’euro cesserait de s’apprécier vis-à-vis du yuan, et, d’autre part, le dollar cesserait de se déprécier vis-à-vis de l’euro. Le capitalisme chinois est ainsi sommé de rendre ses produits moins compétitifs et de sacrifier une partie importante de ses profits, dans le but de regonfler les profits des capitalistes européens. Inutile de préciser que cette requête a peu de chances d’aboutir.

Dans le cas où la Chine refuserait d’obtempérer, le président de la Commission Européenne, José Manuel Barroso, la menace de représailles protectionnistes. Cette menace a également été proférée par le Congrès américain. Cependant, de nouvelles mesures protectionnistes contre la Chine se retourneraient immédiatement contre l’Europe et les Etats-Unis. Premièrement, la Chine prendrait elle aussi, en retour, des mesures protectionnistes, privant les capitalistes européens et américains de débouchés commerciaux et d’opportunités d’investissement en Chine. Deuxièmement, une restriction des exportations chinoises ne ferait que précipiter une crise de surproduction de l’économie chinoise, qui est inévitable, à terme, et qui aura des répercussions négatives sur l’ensemble de l’économie mondiale – à commencer par les Etats-Unis et l’Europe.

La BCE et la crise de l’économie française

Trichet demande à la Chine de lui faire des largesses. Sarkozy en demande autant à Trichet. Sur la question de la monnaie européenne, le capitalisme français s’oppose aux autres puissances européennes, et notamment à l’Allemagne. Les capitalistes français enregistrent, avec chaque année qui passe, des bénéfices record. Mais les investissements ne suivent pas. Le secteur industriel, en particulier, souffre d’un sous-investissement chronique. Sarkozy se glorifie des ventes d’Airbus et d’armement français, mais les exportations de pratiquement tous les autres secteurs de l’économie sont en baisse. En 2006, le déficit du commerce extérieur français était de 29,2 milliards d’euros. En octobre 2007, il avait déjà dépassé le chiffre de 2006. Pour le seul mois d’octobre 2007, il était de 3,6 milliards d’euros !

De tels chiffres permettent de relativiser les prouesses du MEDEF et de Sarkozy, qui « remportent des contrats » et « œuvrent pour le rayonnement de la France ». L’économie française stagne. Son taux de croissance pour l’année 2007 se situera aux alentours d’1,9%. De nombreux économistes prévoient une croissance encore plus faible en 2008. Le FMI estime que la dette publique de la France s’élèvera à 67% du PIB, fin 2008.

Sarkozy réclame une dévaluation de l’euro

Sarkozy demande que la politique monétaire européenne soit conforme aux intérêts spécifiques du capitalisme français. Rien que cela ! En substance, il veut que les taux d’intérêt de la BCE baissent, ce qui rendrait l’euro moins attractif pour les investisseurs chinois et autres. Une dévaluation de l’euro tendrait à réduire le déficit commercial français. Sarkozy veut faire pour la France ce que la Réserve Fédérale américaine a fait pour le dollar. Trichet, pour sa part, note les réclamations impétueuses de Sarkozy – et les rejette sans appel.

C’est que les économies de la zone euro, malgré les déficits bilatéraux avec la Chine, se portent mieux que l’économie française. Leur balance commerciale est plus équilibrée. Quant à l’Allemagne, qui est la puissance dominante en Europe, elle ne peut s’empêcher de comparer le déficit du commerce extérieur français (39,2 milliards d’euros, en 2007) à son propre excédent commercial de 199 milliards. Accéder aux demandes de Sarkozy reviendrait à pénaliser le capitalisme allemand au profit du capitalisme français.

Comme nous l’avons fait remarquer récemment, le taux d’échange de l’euro n’est pas l’explication du recul des exportations françaises. Celles-ci sont également en recul dans la zone euro. Si la France avait encore sa monnaie nationale, elle serait en train de s’effondrer. La valeur de l’euro est déterminée par les intérêts des plus grandes puissances européennes. En cas de conflit entre les intérêts du capitalisme allemand et ceux du capitalisme français, ce dernier doit s’incliner. Ceci n’est qu’une conséquence parmi bien d’autres de l’irréversible déclin du capitalisme français, en Europe et dans le monde.

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