« La protection de l’enfance sera au cœur des cinq années qui viennent. » – Emmanuel Macron, 2022.

Le terrible sort de la petite Lyhanna a bouleversé tout le pays. Hier, des milliers de personnes ont manifesté devant les tribunaux et le ministère de la Justice. Ce drame révèle la totale faillite de l’Etat et de la Justice face aux violences sexuelles contre les enfants.

Le principal suspect, Jérôme Barella, avait déjà été visé par plusieurs plaintes et signalements pour violences sexuelles sur mineures. Il avait également travaillé dans des établissements scolaires et avait été licencié, il y a plusieurs années, après le signalement d’un « comportement inapproprié » envers une lycéenne. Pourtant, malgré ces alertes, il a pu rester au contact d’enfants en toute impunité.

L’un des faits les plus révoltants concerne une plainte déposée en août 2025 par la mère d’une victime âgée de dix ans. Dix mois plus tard, le suspect n’avait toujours pas été entendu. Selon le témoignage de cette mère, elle appelait chaque semaine la gendarmerie pour savoir si l’enquête avançait. Elle affirme que les gendarmes l’ont finalement menacée d’une main courante pour « harcèlement ».

Les faits sont là : Barella n’aurait jamais dû pouvoir s’en prendre à Lyhanna. Cette évidence a suscité la colère de millions de personnes.

Lundi, Gérald Darmanin a admis « un terrible échec de l’action de l’Etat et de la justice ». Mais il écarte sa démission et refuse d’endosser la moindre responsabilité – lui qui n’est, après tout, que le ministre de la Justice.

Il affirme avoir donné – dans une circulaire – la consigne de traiter en priorité les affaires de violences sur les enfants. Dans la circulaire en question, datée du 27 janvier 2025, il y a deux pages sur le narcotrafic et deux lignes sur les violences faites aux enfants… Il existe bien une circulaire plus récente, que Darmanin évoque désormais, et qui parle d’« urgence absolue » pour les violences sexuelles commises sur les mineurs, mais elle a été publiée le 27 mai dernier ! Prétendre qu’une circulaire publiée quelques jours avant le drame aurait pu, à elle seule, protéger Lyhanna, n’est qu’une tentative désespérée de masquer la faillite profonde du gouvernement derrière un bout de papier ministériel.

Macron et Darmanin refusent d’admettre qu’un « manque de moyens » humains et matériels soit en cause. Pourtant, lorsqu’il a détaillé les pistes des défaillances à explorer, Darmanin a lui-même cité le manque possible d’experts psychologues, de médecine légale, de police judiciaire, d’enquêteurs spécialisés et de personnels dans les tribunaux. Ces difficultés ne sont pourtant pas une découverte. Mediapart a révélé qu'un rapport d'inspection remis à l'Etat dès 2022 signalait déjà de graves dysfonctionnements dans le traitement des violences faites aux enfants. Autrement dit, les manquements que Darmanin prétend découvrir aujourd'hui étaient connus depuis plusieurs années.

Lors de son audition au Sénat ce matin, Darmanin a annoncé qu’il recevrait cet été les procureurs généraux individuellement, pour leur demander quelles défaillances et quelles difficultés concrètes existent dans leurs juridictions. Mais il persiste et signe : l’affaire Lyhanna n’est pas « une question de moyens ».

Le gouvernement répond aussi que le budget de la Justice a augmenté sous la présidence de Macron. Mais une hausse globale ne dit pas quels moyens sont réellement consacrés à la protection des enfants et au suivi des plaintes pour violences sexuelles. Or le fait est qu’une part considérable de la politique judiciaire menée sous Macron a été orientée vers la construction de nouvelles places de prison, vers la « lutte » contre le narcotrafic et vers la répression des jeunes et du mouvement ouvrier.

Pendant ce temps, des dizaines de milliers de plaintes concernant des enfants s’entassent, dont des plaintes pour violences sexuelles. Darmanin a lui-même évoqué environ 70 000 plaintes « qui touchent les enfants », qu’il demande désormais aux parquets de passer en revue d’ici le 14 juillet. Ce type de déclaration du ministre vise à faire porter l’entière responsabilité de la situation sur les parquets et les magistrats.

La lenteur des procédures et l’absence de moyens, dans les dossiers concernant les violences sexuelles sur mineurs, sont d’autant plus révoltantes quand on les compare à la rapidité avec laquelle d’autres affaires sont jugées. Quand il s’agit de réprimer la jeunesse, les quartiers populaires, le mouvement pro-palestinien ou le mouvement ouvrier, la machine judiciaire sait aller vite, et même très vite !

Après les célébrations de la Ligue des champions, près de 900 personnes ont été interpellées en France, et les premières comparutions immédiates ont eu lieu dès le lundi suivant. Combien de policiers, magistrats, greffiers et salles d’audience ont été mobilisés pour cette justice expéditive, essentiellement destinée à nourrir la rhétorique sécuritaire et raciste du gouvernement, alors que les plaintes pour violences sexuelles sur mineurs s’entassent pendant des mois, voire des années ?

Après les émeutes de 2023 provoquées par le meurtre de Nahel, 905 personnes ont fait l’objet d’une comparution immédiate, et 600 ont été incarcérées. Les Gilets jaunes ont connu un sort semblable. Là, les moyens ne manquaient pas. Cela ne doit pas nous étonner : la « Justice » est une justice de classe. L’Etat capitaliste est rapide et brutal lorsqu’il s’agit de défendre l’ordre social bourgeois. Il devient lent, négligent et impuissant lorsqu’il s’agit de protéger les plus vulnérables. Les « moyens » sont subordonnés aux priorités de la « justice » bourgeoise.

L’affaire Lyhanna n’est pas un accident isolé. Darmanin lui-même a préparé le terrain en admettant qu’on pouvait légitimement se demander s’il y avait  « d’autres affaires Lyhanna ». Le 8 juin, le propre frère du principal suspect a été placé en garde à vue suite à une plainte déposée en 2024 (!) pour « viol sur mineur, viol par conjoint, séquestration et menaces de mort réitérées ». Sans l’affaire Lyhanna, on se demande combien de temps cette plainte serait encore restée dans les cartons. Peut-être à tout jamais.

En France, environ 160 000 enfants sont victimes chaque année de violences sexuelles. Cela signifie qu’un enfant est agressé sexuellement toutes les trois minutes. Environ 60 % des viols et tentatives de viols subis par les femmes, et plus de 70 % de ceux subis par les hommes, ont eu lieu avant l’âge de 18 ans.  Un enfant meurt tous les cinq jours dans le cadre familial, sous les coups de ses parents ou de proches.

Les associations de protection de l’enfance ont donc raison de parler d’un problème systémique. Elles réclament depuis des années une « loi-cadre intégrale contre les violences sexuelles » comprenant des mesures telles que la formation obligatoire des professionnels au contact des enfants, le renforcement de la médecine légale, de la pédopsychiatrie, de l'Aide sociale à l'enfance (ASE), et le financement massif des associations de terrain. Ces revendications doivent être reprises et amplifiées par le mouvement ouvrier.

Ceci étant dit, il faut regarder les choses en face : les racines économiques et sociales du problème sont trop profondes pour être éradiquées par une « loi-cadre » dont l’application effective, d’ailleurs, sera subordonnée aux priorités de la bourgeoisie. La barbarie dont Lyhanna – comme tant d’autres – a été victime prospère sur le terreau d’une société en profonde crise, d’une société qui, d’une part, produit des Jérôme Barella, et d’autre part détruit les services censés accueillir, écouter et protéger les enfants.

Cette situation laisse des milliers d’enfants sans protection réelle face aux violences des adultes et aux prédateurs sexuels. Le scandale du périscolaire parisien en est une autre illustration frappante. La société bourgeoise est incapable de garantir le bien-être et la sécurité à de nombreux enfants. Seul son renversement permettra de créer les conditions pour en finir avec les souffrances et violences qu’ils subissent.

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