« Le désespoir des tueurs va s’accentuer et la violence pourrait augmenter d’un cran. Le succès de la démocratie en Irak constituerait un cuisant revers pour le terrorisme, et les terroristes le savent. » Ces deux phrases ont été formulées par George W. Bush, mi-novembre, lors de l’assaut mené contre Fallouja. Mais il est presque inutile de les dater, où de préciser le contexte dans lequel elles s’inscrivent, tant elles sont semblables à d’autres déclarations du même George W. Bush depuis l’invasion de l’Irak. Abstraction faite de la rhétorique employée, elles expriment deux idées : d’une part, la résistance à l’occupation ne sera pas mise en échec dans un avenir prévisible, mais pourrait au contraire connaître de nouveaux développements. D’autre part, la recrudescence des actes de résistance est l’indice irréfutable de... la réussite des plans américains en Irak ! Cette argumentation a déjà été employée à l’occasion de l’arrestation de Saddam Hussein ou lors du « transfert de souveraineté » au gouvernement d’Iyad Allaoui. Elle nous est à présent servie au sujet des prochaines élections.

Personne ne doute que Bush soit, mieux que n’importe qui, informé de la réalité de la situation à laquelle l’armée américaine est confrontée. On est simplement surpris d’un aveu aussi naïf et des conclusions singulières auxquelles Georges Bush veut nous conduire.

Les Etats Unis ont donc fait de la conquête de Fallouja, et plus généralement du contrôle du « triangle sunnite », la clé du succès des prochaines élections, dont ils veulent faire une étape essentielle dans la mise sous tutelle de l’Irak et de ses ressources.

Si l’on en croit les sources officielles américaines, Fallouja était le centre de gravité de la rébellion irakienne et un repère de terroristes islamistes. Abou Mousab Al Zarkaoui a été présenté comme le visage de cette rébellion. C’est donc à ce titre que Fallouja, ville de 300 000 habitants, a régulièrement fait l’objet, depuis avril dernier, de bombardements hasardeux et meurtriers menés à l’aide de soi-disant bombes de précision.

La date de cette opération - le lendemain des élections américaines - n’est évidemment pas fortuite. En fait, c’est cette échéance de la vie politique américaine qui, en avril dernier, lors du premier assaut contre Fallouja, avait dans une certaine mesure retenu le bras meurtrier du gouvernement Bush - et non les protestations de ses suppôts dans l’ébauche de gouvernement irakien.

Ceux-ci l’ont bien compris et n’ont pas cherché à s’opposer à la détermination américaine. Seul un parti sunnite, le Parti Islamique Irakien, a protesté, ce qui a valu à l’un de ses responsables d’être arrêté. Tout au long du calvaire de Fallouja, Iyad Allaoui et d’autres membres du gouvernement irakien ont fait preuve d’initiative et d’imagination dans leur rôle de prête-nom des occupants américains. Avant le déclenchement de l’opération Phantom Fury, Allaoui a joué la farce des négociations avec les autorités de Fallouja, les menaçant d’une intervention si elles ne livraient pas Al Zarkaoui ! Au cours des combats, Allaoui et Kassim Daoud, le conseiller irakien à la Sécurité nationale, ont adopté un ton rassurant au sujet du sort des civils et se sont félicité de l’ampleur des pertes « terroristes ». Ce gouvernement de traîtres a poussé l’ignominie jusqu’à escamoter l’expression Phantom Fury, pour lui substituer le mot arabe moins belliqueux de fajr (l’aube).

Cette monstrueuse agression prouve une fois de plus que les « démocraties » capitalistes font preuve de la pire férocité lorsqu’il s’agit de défendre leurs intérêts vitaux. Après le 4 novembre, tous les hommes de 15 à 55 ans qui n’avaient pas fui la ville furent empêchés de la quitter. On estime qu’au moins un tiers la population y était bloquée. L’électricité, l’eau et l’accès aux vivres furent coupés. C’est alors qu’un déluge de fer et de feu s’est abattu sur Fallouja. Le napalm et les bombes au phosphore furent employés.

La première cible des bombes américaines fut l’hôpital des urgences Nazzal, où 35 patients, dont cinq enfants de moins de dix ans, ont été tués. Ce bombardement délibéré visait à démoraliser la population, mais aussi à éliminer le risque que des victimes puissent y être filmées ou photographiées. L’hôpital général de Fallouja a été pris et transformé en hôpital militaire : les habitants de la ville en furent exclus.

Voici quelques extraits d’un article de l’Humanité, qui s’appuie sur le journal de bord de Farès Dlimi, correspondant irakien de l’AFP. C’est un témoignage saisissant du sort tragique de la population :

« Lundi 8 novembre. Vers 19 heures, un déluge de feu s’abat sur le quartier Nord de Moualimine. Farès se trouve dans une maison près de la mosquée Baddaoui. A partir de la périphérie Nord, les tanks et l’artillerie tirent sur toutes les habitations, et il faut sauter d’une maison à l’autre.[...]

Mardi 9 novembre. Dans le quartier Moualimine, « il n’y a pas une maison qui ait été épargnée. Toutes les chaussées sont criblées d’ornières dues aux bombes ». Les tanks américains avancent par les deux rues principales qui mènent du nord vers le sud, mais des ruines surgissent des combattants qui attaquent les blindés et les combats font rage. Dans la matinée, Fares Dlimi rencontre un chef rebelle qui lui déclare : « Nous avons laissé entrer les chars pour que les bombardements cessent et que nous puissions les combattre face à face ». [...]

« Les explosions sont si puissantes que je suis littéralement soulevé de terre. [...] Je cours comme un fou. Des cadavres jonchent la chaussée et d’autres, blessés, gémissent et implorent des secours, mais personne ne peut les aider », explique-t-il. [...]

Mercredi 10 novembre. Des combats très violents ont lieu à l’intersection de la rue 40 et d’une artère venant du nord. « Le bruit est assourdissant. Je vois des chars en feu et les combattants se jettent dans la bataille au mépris de leur vie. Ils s’emparent de deux chars abandonnés et commencent à les manœuvrer quand deux avions tirent des missiles et détruisent les tanks. »

Les maisons sont littéralement perforées, en ruines. [...] Fares poursuit son chemin vers le sud et parvient dans la soirée au dispensaire public, qui a été bombardé quelques heures plus tôt. « L’odeur de la mort est partout. Devant moi, je vois des chiens et des chats qui dévorent des cadavres dans la rue. »

Jeudi 11 novembre. Dlimi retourne vers l’ouest et se dirige vers le fleuve. « Selon des rumeurs, on peut traverser le fleuve en bateau, mais les francs-tireurs ouvraient le feu de la rive d’en face ». [...] « Toute la nuit, j’entendais les pleurs et les gémissements des femmes. J’avais le sentiment que c’était le jour du jugement dernier ». Il dort dans une maison occupée par plusieurs familles.

Vendredi 12 novembre. Il passe de maison en maison et, dans l’une d’elles, découvre les corps de quatre hommes tués d’une balle dans la tête. Il s’enfuit. « Pendant ma course, j’ai entendu des cris dans une maison. Je suis rentré et j’ai vu une femme avec une fille de 12 ans, un garçon de 10 ans blessé à la jambe et trois hommes gisant sur le sol. » Elle lui a affirmé que les Américains étaient entrés et les avaient abattus. La femme était terrorisée.

Une armée « irakienne » pratiquement inexistante

L’écrasement de Fallouja par 12000 soldats américains appuyés par plusieurs centaines de blindés, d’avions et d’hélicoptères était prévisible. Toutefois, aucun des principaux dirigeants de la résistance n’a pu être capturé ou abattu. On ne peut prêter foi au bilan des victimes totales (environ 2000 morts), certainement sous-estimé, ou des résistants tués, certainement surestimé. Un grand nombre d’entre eux a certainement refusé un affrontement perdu d’avance et a quitté la ville avant son encerclement.

Cette bataille a en tout cas révélé l’impasse dans laquelle se trouve l’occupant américain. Sur un seul point de l’Irak, il a dû mobiliser un nombre considérable de soldats sans pouvoir sérieusement compter sur des alliés locaux. Les soldats qu’on nous présente comme faisant partie de l’armée irakienne sont en réalité les combattants des milices kurdes - les fameux peshmergas - qui luttent depuis des dizaines d’années contre l’autorité de Bagdad. La brigade de l’armée irakienne chargée d’assurer le contrôle de la ville, après avril 2004, est passée avec armes et bagages du côté de la résistance. Il n’existe pas d’armée irakienne digne de ce nom. Au mois de janvier, il y avait 210 000 policiers ou soldats irakiens. Ce chiffre est tombé à 180 000 en octobre. A cela s’ajoute la qualité médiocre de leur entraînement et leur fidélité plus que douteuse.

Ainsi, l’armée américaine doit aujourd’hui gérer le même dilemme que l’armée russe à Grozny : soit elle maintient une importante présence militaire sur une ville préalablement dépeuplée, soit elle accepte de voir la résistance s’y réinstaller. Or, pendant que Fallouja tombait, Mossoul, une ville de deux millions d’habitants, passait sous le contrôle de la résistance. Au premier choc, la Garde Nationale qui la contrôlait s’est tout simplement évanouie. L’armée américaine réclame jusqu’à deux fois plus de soldats pour assurer sa mission. Or, l’occupation et les combats représentent pour le budget américain un fardeau toujours plus lourd. Début 2003 l’occupation coûtait 2,2 milliards de dollars par mois. Six mois plus tard, ce chiffre s’élevait à 3,9 milliards de dollars, puis à 5 milliards en juin 2004. Le dernier chiffre connu est de 5,8 milliards par mois.

Ainsi, l’impérialisme américain dépense chaque mois des sommes colossales pour l’occupation de l’Irak, alors que la situation sanitaire et sociale y est chaque mois plus dramatique. Malgré la levée de l’embargo, le taux de malnutrition des enfants de moins de 5 ans a doublé depuis l’invasion de l’Irak, s’établissant à 8 %, l’un des pires au monde. 6,5 millions d’Irakiens dépendent de l’aide alimentaire. Selon la revue médicale britannique The Lancet, 100 000 civils ont péri de mort violente depuis l’invasion du pays.

L’avenir immédiat de l’Irak est sombre. L’impérialisme américain ne lâchera pas sa proie sans une longue lutte, au cours de laquelle les Irakiens paieront le plus lourd tribut. Cependant, après la première guerre mondiale, l’Irak a remporté contre les Britanniques un combat semblable. L’impérialisme américan est très puissant. Mais cette puissance a néanmoins ses limites. Les années à venir montreront que ses moyens militaires et financiers ne suffiront pas pour tenir tout un peuple sous sa domination.

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