Les dirigeants turcs et saoudiens sont les deux grands perdants du rapprochement entre les impérialistes occidentaux, les Russes et l’Iran. Ils semblaient pourtant les mieux armés, à l’échelle régionale, pour profiter du chaos engendré par les interventions successives des impérialistes au Moyen-Orient, avant comme après le « printemps arabe » de 2011. En Syrie, l’implication de groupes islamistes armés et financés par les régimes turcs et saoudiens (entre autres) visait à détourner le mouvement révolutionnaire et renforcer l’influence régionale d’Ankara et Ryad. Le président turc Erdogan avait même des ambitions territoriales. Il se voyait déjà en sultan à la tête d’un vaste empire. Il parlait de « nouvel ottomanisme ».

Mais en Syrie, l’appui initial des impérialistes occidentaux aux djihadistes soi-disant « modérés » s’est soldé par un fiasco. Sur le terrain, outre les milices d’auto-défense kurdes de Syrie (les YPG), la résistance aux groupes djihadistes repose sur le « bloc chiite » dirigé par l’Iran, ennemi traditionnel des dirigeants turcs et saoudiens. Ce bloc comprend l’armée irakienne appuyée par des milices iraniennes, le Hezbollah libanais et le régime d’Assad. L’intervention des Russes contre tous les opposants d’Assad, en octobre, a fini de convaincre les impérialistes occidentaux de changer de stratégie. L’été dernier, déjà, l’accord sur le nucléaire iranien illustrait la volonté des Américains de s’appuyer sur l’Iran pour essayer de stabiliser la région – au grand dam des Turcs et des Saoudiens.

Le 16 décembre, une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU prévoyait un cessez-le-feu et la mise en place d’un gouvernement de transition en Syrie. Mais les Turcs et les Saoudiens ont été exclus des futures négociations avec le régime d’Assad. Et les groupes terroristes qu’ils soutiennent – dont l’Etat Islamique et le Front Al-Nosra – subissent le feu roulant de la nouvelle coalition internationale.

Aventurisme militaire 

Les classes dirigeantes turques et saoudiennes prennent acte du fait qu’elles ne sont plus les piliers des intérêts américains dans la région. Les Saoudiens ont organisé en décembre une « coalition islamique » avec la Turquie et les autres états du Golfe. Officiellement, il s’agit de coordonner la lutte contre le terrorisme. En réalité, ils font tout pour briser l’alliance que les occidentaux ont été forcés de contracter avec l’Iran et la Russie. Mais leur perte d’influence est réelle. Depuis mars 2015, l’armée saoudienne est obligée d’intervenir au Yémen pour y maintenir Mansour Hadi, le président déchu. Les Saoudiens se retrouvent bien seuls contre les rebelles chiites Houthistes appuyés par l’Iran, car les alliés traditionnels de Ryad – l’Egypte et le Pakistan – rechignent à s’engager auprès d’un régime en perte de vitesse.

La même logique aventuriste a poussé Erdogan à abattre un avion militaire russe à la frontière turco-syrienne, en novembre. Ce coup de poker visait à provoquer une crise entre Poutine et l’OTAN. En vain : les Russes et les impérialistes occidentaux n’avaient aucun intérêt à tomber dans cette provocation et d’y sacrifier leurs intérêts au Moyen-Orient. Erdogan a obtenu l’effet inverse de celui escompté : il apparaît comme un acteur peu fiable, qui dérange les plans des impérialistes occidentaux. Ceux-ci pourraient lâcher Erdogan s’il venait à être de nouveau contesté par un mouvement de masse en Turquie.

Ecartées des grandes manœuvres au Moyen-Orient, les classes dirigeantes turque et saoudienne ont beaucoup à perdre non seulement sur le plan économique, mais aussi et surtout sur le plan politique. Leur prestige décline rapidement, leur faiblesse est exposée à la vue de tous –, et ce, au moment où elles sont en difficulté sur le plan intérieur. Leur dérive aventuriste et militariste risque donc de s’accentuer, au risque de déstabiliser encore plus la région.

La guerre civile d’Erdogan

En échec sur le front extérieur, les dirigeants turcs et saoudiens sont confrontés à une montée de la lutte des classes sur le front intérieur. En Turquie, Erdogan cible la minorité kurde dans le but d’attiser le nationalisme turc et, ainsi, d’élargir sa base de soutien. Au pouvoir depuis 2002, son parti « islamo-conservateur », l’AKP, a d’abord bénéficié d’une phase de boom économique. Mais une vague d’opposition a émergé à mesure que la Turquie était affectée par la crise économique mondiale, sur fond d’autoritarisme et de corruption organique du régime. Après un mouvement explosif de la jeunesse en mai et juin 2013, la classe ouvrière est entrée en action, multipliant les grèves pour réclamer de meilleurs salaires (usines Renault) ou de meilleures conditions de travail (mineurs de Soma, après un accident tuant 274 travailleurs, en mai 2014).

La percée du parti de gauche pro-kurde HDP aux élections de juin dernier (13 %) constituait une menace mortelle pour Erdogan, qui avait perdu sa majorité absolue au Parlement. Créé en 2012, le HDP est parvenu à lier la lutte pour l’auto-détermination des Kurdes aux revendications de jeunes et travailleurs de tout le pays. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les provocations du régime turc : les attentats de Diyarbakir en juin, de Suruç en juillet et d’Ankara en octobre visaient des mouvements kurdes. Qu’ils aient été commis par la police d’Etat ou par les bouchers de l’EI, les amis d’Erdogan, ne change rien à leur objectif : provoquer une reprise de la lutte armée par le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) après une trêve de deux ans – et isoler le mouvement kurde du reste de la population.

Après avoir regagné sa majorité parlementaire aux élections de novembre grâce à une campagne de terreur, Erdogan a intensifié la guerre civile. L’armée occupe les provinces de l’Est, à majorité kurde. Plus de 200 combattants du PKK ont été tués. Un couvre-feu est imposé, des opposants assassinés. Sous couvert de « guerre au terrorisme », des milliers de militants de gauche et kurdes sont arrêtés. A présent, Erdogan veut transférer le pouvoir des municipalités de l’Est aux préfets et s’attaque au dirigeant du HDP, Selahattin Demirtas, visé par une enquête pour « incitation à la violence ».

Cette terreur d’Etat ne règle rien. Les villes kurdes et l’organisation de jeunesse du PKK (le YDG-H) résistent. Leur appel au soulèvement des centres urbains démontre leur volonté de maintenir le lien avec l’ensemble des travailleurs turcs. Les victoires des milices kurdes de Syrie (YPG) contre les djihadistes – soutenus par Erdogan – ont rencontré un immense écho dans le pays. Tôt ou tard, le mouvement ouvrier turc entrera massivement en action. Ce sera le début de la fin pour Erdogan.

L’instabilité saoudienne

En Arabie Saoudite, l’effondrement des prix du pétrole aggrave la crise de la monarchie. Pour surmonter un déficit estimé à 15 % du PIB en 2015, le roi Salman a annoncé une cure d’austérité inédite : privatisations, hausse des taxes sur l’énergie (40 % sur l’essence !) et création d’une TVA. C’est un bouleversement dans un pays où l’accès aux services publics assurait la paix sociale. La coûteuse intervention militaire au Yémen risque d’être remise en question. Vautrée dans l’opulence et la corruption, la classe dirigeante saoudienne risque d’être contestée au-delà des catégories traditionnellement opprimées de la population.

Signe de sa faiblesse, l’Etat saoudien renforce la répression des chiites et des travailleurs migrants exploités dans des conditions proches de l’esclavage. Des soulèvements ponctuels éclatent. De timides concessions sont accordées aux femmes des classes moyennes, mais les femmes des classes populaires continuent de subir une brutalité digne de l’Etat Islamique. Cela reflète la division de la classe dirigeante, qui hésite entre concession et répression. Une explosion révolutionnaire peut intervenir à tout moment.

Les analystes bourgeois les plus sérieux s’inquiètent de la fuite en avant répressive et militaire des régimes turcs et saoudiens. Le fait est que leurs jours sont comptés. Cinq ans après le « printemps arabe » de 2011, une nouvelle vague révolutionnaire se prépare dans la région. L’Egypte et l’Iran sont deux autres foyers potentiels. La mobilisation massive des jeunes et des travailleurs de ces pays balayera les frontières artificielles des Etats et les divisions ethnico-religieuses, jettera les djihadistes sur la défensive et ouvrira la perspective d’une transformation révolutionnaire et socialiste du Moyen-Orient. 

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