Le 23 octobre dernier, la Commission européenne rejetait le budget présenté par le gouvernement italien. Ce budget prévoyait un déficit public de 2,4 %, alors que le précédent gouvernement italien, lui, travaillait à un déficit de 0,8 %. La Commission a menacé l’Italie de sanctions. Ce bras de fer a débouché, le 19 décembre, sur un « accord » prévoyant un déficit de 2,04 %.

Le séisme du 4 mars

Pour comprendre ce conflit, il faut revenir au séisme politique des dernières élections italiennes, le 4 mars 2018. Ulcérées par les effets de la crise et des politiques d’austérité, les masses ont sanctionné les partis « de gouvernement » (le PD et Forza Italia) et ont voté pour les deux partis de l’actuelle coalition gouvernementale : le Mouvement 5 Etoiles (M5E, « populiste ») et la Ligue (extrême droite). En conséquence, la bourgeoisie italienne a perdu le contrôle direct du gouvernement, ce qui témoigne de la profondeur de la crise politique et sociale.

Le M5E est un parti petit-bourgeois qui oscille en permanence entre la gauche et la droite. Il est arrivé en tête aux élections du 4 mars grâce à sa démagogie et à un programme de mesures sociales telles qu’un « revenu de citoyenneté » de 780 euros par mois (dans un pays où il n’y a pas d’assurance chômage). Le M5E a aussi promis la fin du travail précaire et l’abrogation de la loi Fornero, cette contre-réforme des retraites mise en place par le gouvernement Monti (2011-2013).

Contradictions

Les millions de travailleurs qui ont voté pour le M5E attendent du gouvernement qu’il applique ce programme. Mais la bourgeoisie italienne et l’UE ne l’entendent pas de cette oreille. Et le ministre Matteo Salvini, de la Ligue, a beau multiplier les discours démagogiques contre l’UE, il veille aux intérêts du capitalisme italien. Par exemple, suite à l’effondrement du pont Morandi, à Gênes, le M5E avait proposé la nationalisation de l’entreprise Autostrade, propriétaire des autoroutes italiennes. Cette mesure était soutenue par 81 % des Italiens. Mais Salvini s’y est opposé et le gouvernement y a renoncé.

Chaque fois que les ministres du M5E proposent une mesure « sociale », les capitalistes font pression pour qu’elle soit abandonnée. Ils le font via l’UE, les quelques ministres qu’ils contrôlent (Tria et Milanesi) et la Ligue. Or les dirigeants du M5E, à commencer par Di Maio, le ministre du Travail, sont incapables de résister à de telles pressions.

Dans une récente interview au Financial Times, Di Maio déclarait : « Nous pensons pouvoir réduire considérablement la dette publique tout en augmentant le budget. […] Nous pouvons changer les règles de l’austérité et de l’investissement […] Nous allons expliquer à la communauté financière que nous ne voulons pas quitter la zone euro. » C’est le vieux rêve réformiste d’une conciliation des intérêts des capitalistes et des travailleurs. Ce rêve s’est brisé en 2015 en Grèce, lors de la capitulation sans conditions de Tsipras face à l’offensive des bourgeoisies européennes.

Désillusion

L’accord du 19 décembre avec la Commission européenne est une reculade flagrante du gouvernement : la réforme des retraites et le revenu de citoyenneté ont été reportés (ce qui ne satisfait pas l’UE, cependant : elle veut une capitulation totale). De même, les mesures prises contre le travail précaire sont très insuffisantes. En revanche, les capitalistes sont choyés : le budget « populaire » du gouvernement maintient les exonérations fiscales accordées aux riches et aux grandes entreprises.

En conséquence, les masses vont commencer à perdre leurs illusions dans ce gouvernement. A cela s’ajoute leur rejet croissant de l’UE. Désormais, à peine 44 % de la population soutient l’appartenance de l’Italie à l’UE ! C’est un danger pour les classes dirigeantes du continent, à quelques mois des élections européennes (mai 2019). L’Italie n’est pas la Grèce ; c’est la troisième économie d’Europe. Une sortie de l’Italie de la zone euro porterait un coup fatal à l’UE.

Lutte des classes

En Italie, de nombreux « intellectuels de gauche » méprisent les masses, auxquelles ils reprochent d’avoir voté pour le M5E et la Ligue. Les mêmes « intellectuels » affirment que l’Italie est au bord du fascisme. Autrement dit, ils ne comprennent rien à la situation réelle.

Depuis Mussolini, la base de masse du fascisme – la petite-bourgeoisie – a fondu comme neige au soleil. Il est vrai que Salvini s’appuie sur la propagande raciste et l’appareil d’Etat. Mais en l’absence de réformes sociales, les provocations et les mesures répressives finiront par provoquer des mobilisations de masse, en particulier de la jeunesse.

Les marxistes italiens ont confiance en l’avenir. Ils ont vu dans le mouvement des gilets jaunes, en France, une anticipation de ce qui se prépare dans leur pays. Depuis les dernières élections, de larges couches de la population – d’habitude passives – se politisent. Face à l’incapacité du gouvernement à résoudre leurs problèmes, les travailleurs finiront par se mobiliser. De grandes luttes se préparent, au cours desquelles la classe ouvrière italienne renouera avec ses traditions révolutionnaires.

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