Après avoir remporté les élections du 20 septembre, Tsipras affirme qu’il dispose désormais d’un mandat pour continuer la politique engagée cet été – c’est-à-dire une politique d’austérité drastique dictée par la troïka. Pourtant, sa coalition gouvernementale (Syriza-ANEL) a perdu 416 000 voix depuis les élections de janvier.

Syriza a recueilli dimanche un pourcentage de voix (35,46 %) à peine inférieur à celui de janvier (36,6 %). Mais en termes absolus, Syriza recule de 320 000 voix. De même, Nouvelle Démocratie recueille 28 % des voix cette fois-ci, contre 27,8 % en janvier, mais recule de 200 000 voix. La raison en est l’abstention, qui est passée de 37 % en janvier à 43,5 % dimanche. A cela, il faut ajouter 2,5 % de votes nuls. Autrement dit, près de la moitié des électeurs n’ont pas voté pour l’un des partis en lice. Pourtant, selon la constitution grecque, le vote est obligatoire. Le haut niveau de l’abstention est d’autant plus significatif. Il y a une profonde désillusion dans la population. A peine 19,14 % de l’électorat global a voté pour Syriza. Et les partis pro-mémorandum ont perdu 1,1 million de voix depuis janvier.

Le résultat de ces élections ne peut pas être interprété comme un mandat pour poursuivre la politique d’austérité. La véritable expression démocratique du peuple grec, ce fut le référendum du 5 juillet, lorsque le peuple avait le sentiment que le gouvernement était prêt à résister à la troïka. Ce sentiment a disparu, désormais, et même ceux qui ont voté pour Syriza se résignent à l’idée que ce parti mènera une politique d’austérité. Ils espèrent simplement qu’elle sera moins sévère sous Tsipras.

Cette élection montre ce qui se passe lorsque la direction de la classe ouvrière n’est pas prête à mener la lutte contre la classe capitaliste qui contrôle l’économie. Il n’y a pas de moyen terme entre ce que les capitalistes demandent et ce dont les travailleurs ont besoin. C’est le cœur du problème.

80 % des mesures du dernier mémorandum sont censées être votées par le parlement d’ici la fin de l’année. Le peuple grec va subir une avalanche de contre-réformes à très court terme. La situation va donc très rapidement changer. L’idée d’une austérité « moins violente », grâce à Tsipras, sera balayée – et la réalité brutale du Mémorandum sera parfaitement claire.

Les résultats électoraux de dimanche ne sont qu’une photographie de la situation actuelle. Ils doivent être compris dans le contexte de l’épuisement et de l’apathie qui existe, dans le pays, après cinq années de mobilisations contre l’austérité draconienne imposée au peuple. La Grèce a connu cinq années de profonde crise économique, d’instabilité politique, de coalitions fragiles, de gouvernements techniques, d’élections anticipées – mais aussi cinq années de grèves générales (plus de 30 !) et de manifestations de masse, sans que cela change fondamentalement la politique menée. Puis il y a eu les cinq premiers mois du gouvernement Syriza, avec ses crises constantes, ses négociations interminables, ses soubresauts, les oscillations permanentes des dirigeants de Syriza et l’absence de perspectives à long terme convaincantes. Enfin, immédiatement après un référendum qui a vu le peuple grec résister à un chantage économique et politique brutal, le gouvernement de Syriza a déchiré le « Non » du peuple et capitulé face aux exigences de la troïka.

Les révolutions sont de très grandes consommatrices d’énergie psychologiques. Les derniers mois ont épuisé les masses, qui ne font plus confiance à aucun parti et, dans l’immédiat, aspirent juste à un peu de stabilité pour tenter de reprendre une vie normale. Cela explique le très haut niveau de l’abstention. Quant à la victoire de Syriza, elle est liée aux craintes d’un retour au pouvoir de Nouvelle Démocratie, aux derniers espoirs que Tsipras mènera une politique de gauche, à ses promesses d’être le parti pro-mémorandum le plus « progressiste », au fait que le mémorandum n’a pas encore produit tous ses effets – et au fait qu’aucune force politique n’a présenté d’alternative crédible au mémorandum.  

Sur la gauche de Syriza, ni le KKE, ni Unité Populaire ne sont parvenus à réaliser de percée. Le KKE a recueilli 5,5 % des voix, exactement le même pourcentage qu’en janvier ; mais il perd 37 000 voix. Unité Populaire, la scission de gauche de Syriza, a recueilli 155 000 voix (à peine 2,86 %), soit 11 000 de moins que le minimum requis pour entrer au parlement (3 %). Antarsya, qui regroupe de petites organisations de gauche radicale et espérait profiter de la capitulation de Tsipras, a recueilli 45 900 voix (0,85 %), contre 39 400 en janvier (0,64 %). Si Unité Populaire et Antarsya avaient uni leurs forces et constitué un front électoral, ils auraient plus de 10 députés et pourraient intervenir comme opposition de gauche au sein du parlement. Au lieu de cela, ils n’ont rien.

La stagnation du KKE s’explique par le sectarisme qu’il a manifesté tout au long de ces années. Ses critiques à l’égard de Syriza et d’Unité Populaire sont souvent justes ; mais il ne fait pas la moindre tentative d’appliquer la tactique du Front Unique développée par Lénine. Il ne suffit pas d’avoir raison en théorie ; encore faut-il le prouver dans la pratique. Le KKE doit démontrer aux masses qu’il veut gagner la direction du mouvement. Ce n’est possible qu’en proposant aux autres partis ouvriers l’unité dans l’action sur un ensemble de mesures qui répondent aux besoins des travailleurs – et ce sans avoir à faire la moindre concession aux tendances réformistes de ces mêmes partis. Au lieu de cela, le KKE se contente de traiter tout le monde de traitres et d’expliquer que tout ira pour le mieux quand le KKE grandira. Lors des élections de dimanche, le KKE a payé le prix de ce sectarisme à l’égard des autres forces de gauche, du camp du « non » au référendum du 5 juillet.

De son côté, Unité Populaire a souffert de son programme basé sur un retour à la drachme et une forme de capitalisme protectionniste – mais aussi du fait que Lafazanis (ex-ministre très discret du premier gouvernement de Syriza), comme d’autres dirigeants de ce parti, sont toujours associés au gouvernement issu des élections de janvier – et par conséquent affecté par le scepticisme général.

Les dirigeants d’Unité Populaire payent le prix fort de leur comportement récent à l’intérieur de Syriza (lorsqu’ils y animaient la « plateforme de gauche », avant la scission). A un certain stade, la majorité du Comité Central de Syriza était contre Tsipras, de même que le Secrétariat Politique du parti, son organisation de jeunesse et ses cadres syndicaux. Si Lafazanis l’avait voulu, il aurait pu mener la lutte pour prendre le contrôle de Syriza  et y gagner une majorité. Une telle majorité existait. Pour ce faire, il aurait dû mobiliser la base du parti. Au lieu de cela, il a préféré ce que certains ont appelé un « divorce à l’amiable ». Il a laissé Syriza à Tsipras, qui y était pourtant minoritaire. Ce comportement n’est pas étranger au résultat d’Unité Populaire.

A présent, Tsipras va mettre en œuvre un mémorandum sauvage qui ne sera viable ni économiquement, ni politiquement. Plus que jamais, les partis bourgeois sont faibles, divisés et discrédités. La classe dirigeante n’a d’autre choix que de s’appuyer sur Tsipras, allié incertain ; elle est trop faible pour s’imposer elle-même de façon décisive.

Relevons au passage que les fascistes d’Aube Dorée ne progressent pas en nombre de voix – et reculent même très légèrement – par rapport aux élections de janvier : 379 500 voix cette fois-ci (7 %), contre 388 400 en janvier (6,3 %). Cela ne signifie pas qu’Aube Dorée ne progressera pas à l’avenir, lorsque le mémorandum produira tous ses effets. Mais dans l’immédiat, ce parti ne profite pas de la situation.

Les tensions du printemps et la capitulation de Tsipras ne pouvaient que déboucher sur une phase d’épuisement et de démoralisation des masses. Mais sous l’impact de la crise, la classe ouvrière relèvera la tête. Et elle le fera à un niveau plus élevé, car elle sera passée par la dure école du réformisme pro-UE, qui se révèle complètement utopique. Les réformes ne peuvent être gagnées qu’à travers la lutte et des mesures révolutionnaires : telle est la conclusion évidente de la faillite de Syriza. Le mouvement a subi une défaite, mais la classe ouvrière en tirera les conclusions et, ce faisant, franchira une nouvelle étape vers sa victoire. Comme l’écrivait Rosa Luxemburg :

« La route du socialisme – à considérer les luttes révolutionnaires – est pavée de défaites. Et pourtant cette histoire mène irrésistiblement, pas à pas, à la victoire finale ! Où en serions-nous aujourd’hui sans toutes ces “défaites”, où nous avons puisé notre expérience, nos connaissances, la force et l’idéalisme qui nous animent ? Aujourd’hui que nous sommes tout juste parvenus à la veille du combat final de la lutte prolétarienne, nous nous appuyons sur ces défaites et ne pouvons renoncer à une seule d’entre elles, car de chacune nous tirons une portion de notre force, une partie de notre lucidité. » (« L’ordre règne à Berlin », 1919)

Le réformisme ne peut pas arrêter le rouleau compresseur de l’austérité. Ce qui est nécessaire, c’est un parti de la classe ouvrière grecque qui tire toutes les leçons du passé et explique aux jeunes et aux travailleurs que la lutte contre l’austérité ne pourra pas être victorieuse sans une lutte contre le système capitaliste dans son ensemble. En dernière analyse, la victoire du peuple grec dépendra de la construction d’une tendance marxiste viable au sein de la jeunesse et du mouvement ouvrier grecs, d’une tendance capable d’enraciner le programme et les idées du marxisme d’abord parmi les éléments les plus conscients de la classe, puis dans ses larges couches. Les éléments radicalisés du KKE, d’Unité Populaire et de la jeunesse militante constitueront les forces autour desquelles un parti révolutionnaire authentique des travailleurs sera construit. Mais pour cela, il nous faut d’abord comprendre où en est le processus révolutionnaire – et pourquoi il en est là.

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