Avant les résultats des élections législatives, au Pakistan, le Président Musharraf est apparu à la télévision d’Etat pour demander que « la voix de la nation » et la « mère des élections » soit  acceptées. Mais en fait, c’était la mère de toutes les fraudes. Même au regard des normes pakistanaises, la fraude était particulièrement massive. Du jour au lendemain, le peuple s’est fait voler sa victoire par les comploteurs d’Islamabad et de Washington.

Les résultats partiels, à la mi-journée du 19 janvier, donnent 87 sièges au PPP, 66 sièges au PML-N de Nawaz Sharif, 36 sièges au PLM-Q de Musharraf et 19 sièges au MQM. Le reste des sièges se partage entre de plus petits partis.

L’abstention – très élevée – a joué contre le PPP. Elle a plusieurs causes. L’aile droite du PPP n’a pas organisé de campagne digne de ce nom, comptant uniquement sur la sympathie des masses après l’assassinat de Benazir Bhutto. Mais en reportant les élections d’un mois, le régime (conseillé par les Américains) a permis à l’indignation initiale de retomber, tout en profitant du délai pour organiser une fraude d’une ampleur sans précédent. C’est là une des causes de l’abstention : de très nombreux pakistanais savaient que le résultat était décidé à l’avance.

A cela s’ajoutent les attentats qui, dans les semaines et les jours précédant les élections, étaient destinés à terroriser et intimider les électeurs. Depuis l’assassinat de Bhutto, le 27 décembre, 450 personnes ont été tuées dans des attentats et assassinats politiques. Pourquoi aller risquer sa vie dans un bureau de vote – sachant que, par-dessus le marché, les résultats seront truqués ?

Accord avec Washington

Le Pakistan ne décide pas de sa propre destinée. Son sort est décidé à Washington, conformément aux intérêts de la politique étrangère américaine. De toute évidence, le résultat du scrutin avait fait l’objet d’un accord entre Musharraf et Washington, dans le but d’empêcher la formation d’un gouvernement du PPP, qui aurait subi la pression d’une classe ouvrière en mouvement. Leur idée était de « monter » le parti de Nawaz Sharif, le PML-N, pour poser les bases d’une coalition entre l’aile droite du PPP et le PML-N. Depuis des mois, les dirigeants du PPP se préparent à une telle coalition – en parlant de « réconciliation nationale », de « démocratie », de « libéralisme », et ainsi de suite. Le mot « socialisme » brillait par son absence.

Au cours de la dernière période, les stratèges de l’impérialisme américain en étaient arrivés à la conclusion que Musharraf ne leur était plus d’aucune utilité. Ils préparaient le retour de Benazir Bhutto. Mais les événements, dans les rues du Pakistan, leur ont compliqué la donne. Les masses sont entrées en action. Comme nous l’avions anticipé, le retour de Bhutto a jeté des millions de travailleurs et de paysans dans les rues – et ce malgré la politique et le comportement pro-impérialistes de Bhutto. Les masses ne lisent pas le détail des programmes. Elles ont vu dans le retour de Bhutto un espoir de régler leurs problèmes les plus pressants. L’économie pakistanaise est en lambeaux, avec une misère et un chômage endémiques.

Les impérialistes n’avaient pas peur de Benazir Bhutto, qui ne perdait jamais une occasion de se décrire comme une « modérée » pro-américaine. Mais derrière Benazir et le PPP, il y a les masses qui réclament un changement. Elles sont loyales aux aspirations socialistes originelles du PPP et demandent roti, kapra aur makan – « du pain, des vêtements, un logement » – que le capitalisme pakistanais ne peut pas fournir. Face aux manifestations de soutien à Bhutto, Washington a considéré qu’un gouvernement du PPP serait trop dangereux, du fait des attentes qu’il susciterait parmi les masses. Les Américains ont dû revoir leurs plans.

Fraude sélective

Tous les observateurs sérieux s’accordent sur le fait que la fraude était massive. Des noms manquaient sur les listes électorales. Des morts ont voté. Les urnes ont été copieusement bourrées. Les bureaux de vote ont été installés loin des quartiers où les gens ne votent pas « comme il faut ». La police et autres officiels intimidaient les électeurs. Et ainsi de suite. Le tout s’est déroulé à une vaste échelle.

La fraude électorale n’est pas un fait nouveau, au Pakistan. Mais cette fois-ci, elle était qualitativement différente. Ce n’était pas la bonne vieille fraude indiscriminée. Elle a été soigneusement calculée pour éliminer certains candidats et en favoriser d’autres. L’objectif principal était d’éliminer la gauche du PPP de l’Assemblée Nationale. Les candidats de la droite du PPP ont été autorisés à gagner, cependant que les candidats de la gauche du PPP ont été écartés par la fraude la plus flagrante.

A Kasur, le député PPP sortant, le marxiste Manzoor Ahmed, avait une excellente position. Sa campagne était un grand succès. Il avait le soutien des travailleurs et des paysans. Sa victoire semblait assurée. Mais ce n’était pas du goût de la clique dirigeante et de la droite du PPP. Manzoor était une insupportable épine dans leurs pieds. Entre 2002 et 2007, il s’est servi de l’Assemblée Nationale comme d’une tribune pour défendre la cause des travailleurs et les idées du socialisme. Par exemple, il a joué un rôle décisif dans la défaite du plan de privatisation des aciéries pakistanaises.

L’été dernier, déjà, on avait tenté d’empêcher Manzoor de briguer un deuxième mandat. Il a été convoqué à Londres pour rendre des comptes à Benazir Bhutto. Il est évident que la CIA avait demandé à Bhutto, dans les termes les plus clairs, de régler le cas de Manzoor avant les élections. Mais au dernier moment, redoutant des turbulences à la base du parti, elle a renoncé à priver Manzoor de l’investiture du PPP. Cependant, l’idée de l’écarter était toujours d’actualité, et elle a été mise en œuvre par d’autres moyens.

En 2002, Manzoor avait remporté le siège de sa circonscription avec 28 732 voix. Cette fois-ci, après une campagne exemplaire, il a obtenu 43 232 voix – soit près de 15 000 voix de plus qu’en 2002. Pourtant, c’est le candidat du PML-N de Nawar Sharif qui l’a emporté en « recueillant » quelques 52 000 voix. La droite locale du PPP a fait tout ce qu’elle pouvait pour saboter la campagne de Manzoor. Dans certains endroits, elle a même appelé à ne pas voter pour lui. Le PPP local a refusé de collaborer avec son candidat.

Le résultat n’a pas été décidé par les travailleurs et les paysans de Kasur – pour lesquels Manzoor est un héros – mais au plus haut niveau de l’Etat et de l’aile droite du PPP. Le caractère sélectif de la fraude est clairement illustré par le fait que dans d’autres circonscriptions de Kasur, des candidats de la droite du PPP l’ont emporté là où ils n’avaient jamais gagné jusqu’alors.

Fraude à Karachi

A Karachi, comme nous l’avions prévu, les fascistes du MQM ont massivement truqué les élections. Ils prétendent avoir remporté des sièges dans des zones normalement acquises au PPP. Dans la circonscription NA-257, très ouvrière, le candidat marxiste Riaz Lund (PPP) avait fait une campagne spectaculaire. Mais la proclamation des résultats de cette circonscription a sans cesse été repoussée. Riaz Lund était d’abord donné gagnant. Mais à 9 heures du matin, le 19 janvier, les résultats « officiels » sont tombés : Riaz a obtenu 46 080 voix, soit plus du double du score du candidat PPP en 2002. Cependant, la « victoire » est revenue au candidat du MQM, avec 134 448 voix – contre 45 480 pour le MQM en 2002. Ce résultat est purement et simplement impossible, et il donne une idée de l’ampleur de la fraude. D’après le calcul de nos camarades, à Karachi, Riaz l’a en fait emporté avec une avance de 27 000 voix sur le candidat du MQM. Les travailleurs de Karachi, qui se sont massivement mobilisés, savent bien cela. Ils savent qu’ils se sont fait voler la victoire par les bandits du MQM et par Musharraf, qui se tient derrière eux.

A l’heure où ces lignes sont écrites, nous ne connaissons pas le résultat de notre camarade Ali Wazir, candidat du PPP dans une circonscription du Waziristan. Aucune information ne filtre. Ali Wazir a mené une campagne courageuse dans les conditions les plus difficiles et les plus dangereuses. Les réactionnaires pro-Talibans le menaçaient de mort et ont tout fait pour exécuter leur menace. Ces gangsters ont organisé des attentats contre les candidats et les partis qui ne les soutenaient pas. Malgré cela, Ali est parvenu à gagner la sympathie des travailleurs et des paysans du Waziristan, qui n’en peuvent plus des fondamentalistes et des Talibans. Nos camarades ont notamment organisé un rassemblement de 10 000 personnes – du jamais vu, au Waziristan.

Malgré l’absence d’informations, il est clair que les fondamentalistes sont sur le déclin. Le MMA, un parti fondamentaliste qui a gouverné la Province de la Frontière du Nord-Ouest pendant 5 ans, semblait menacé d’être battu aussi bien à l’Assemblée Nationale que dans l’Assemblée Provinciale. C’est la réponse à tous les « révolutionnaires » qui, en Europe, soutiennent les mouvements fondamentalistes.

Perspectives

Dans un document récent, nous écrivions : « La crise, au Pakistan, n’est pas une crise politique superficielle, mais une crise du régime lui-même. Le capitalisme pakistanais – faible, pourri, corrompu jusqu’à la moelle – a mené un vaste pays de 160 millions d’habitants dans une terrible impasse. En plus d’un demi-siècle, la bourgeoisie pakistanaise s’est montrée incapable de faire avancer le pays. Elle est à présent dans une impasse complète, qui menace de l’entraîner dans les abysses.

« Seules les masses, dirigées par la classe ouvrière, peuvent sortir le pays de ce cauchemar. Les masses sont le véritable héritage du PPP : ce sont les millions de travailleurs et de paysans, de jeunes révolutionnaires et de chômeurs qui sont descendus dans la rue après l’assassinat de Benazir Bhutto. Ils ne pleuraient pas un individu mais un idéal : l’idéal d’un Pakistan juste et authentiquement démocratique, d’un Pakistan sans riches et pauvres, sans oppresseurs et opprimés – un Pakistan socialiste. »

Il n’y a pas à changer une seule ligne de ce texte. Mais la perspective immédiate s’avère plus compliquée. Les manœuvres et les intrigues se développent dans les couloirs d’Islamabad et de Washington. Ils ont suffisamment de ressources pour truquer des élections et voler au peuple sa victoire. Mais ils n’ont pas suffisamment de ressources pour résoudre les énormes problèmes de la société pakistanaise. En conséquence, des turbulences et des soulèvements ne tarderont pas.

La campagne électorale en elle-même fut un immense succès pour les marxistes pakistanais. Ils avaient des candidats dans trois circonscriptions : à Karachi, à Kasur et au Warizistan. Ils ont diffusé plus d’un million d’affiches et de tracts. Ils ont organisé des rassemblements et des meetings de masse, auxquels ont participé des dizaines de milliers de travailleurs et de paysans. Ce fut une excellente école de militantisme révolutionnaire. Plus de 500 camarades ont été envoyés animer la campagne dans les différentes circonscriptions. Ils ont appris comment parler aux masses, comment les écouter, comment se connecter avec elles par des mots d’ordre transitoires correspondant à leurs problèmes les plus brûlants, tout en défendant l’idée d’une révolution socialiste.

Dans cette campagne, la Tendance Marxiste pakistanaise – The Struggle – était au centre de l’attention. Elle a accumulé un immense prestige parmi la jeunesse et les militants ouvriers. Elle a énormément étendu sa périphérie de contacts et de sympathisants. Sa tâche, désormais, c’est de construire sur ces acquis, de recruter de nouveaux camarades et de renforcer l’organisation à tous les niveaux. L’objectif immédiat est d’atteindre les 5000 militants d’ici la fin de l’année. Cela nous mettra dans une position très avantageuse pour profiter d’événements dont la dynamique, désormais, va s’accélérer.

Dans un premier temps, les masses adopteront sans doute une attitude d’expectative à l’égard du gouvernement – particulièrement si le PPP y rentre, comme cela semble probable. Mais cela ne durera pas longtemps. Les problèmes des masses sont trop profonds et les contradictions de classe trop aiguës pour qu’il y ait une longue « pause ». Les travailleurs et les paysans demanderont « de la nourriture, des vêtements et un logement », que le gouvernement ne pourra pas leur donner. Les marxistes demanderont que le PPP n’entre pas en coalition avec Nawaz Sharif. Ils avanceront les mots d’ordre d’une rupture du PPP avec la bourgeoisie et d’un retour aux objectifs socialistes du programme originel du parti.

Le mouvement des masses a balayé toutes les autres tendances qui se réclamaient du marxisme. Il ne reste qu’une seule force sérieuse, dans la gauche pakistanaise, et cette force est The Struggle. De grandes opportunités vont s’ouvrir pour les marxistes pakistanais. Ils ont montré, dans la pratique, qu’ils sont capables de se lier aux masses. Dans la période à venir, le programme et la politique de la bourgeoisie et des réformistes petit-bourgeois seront soumis à l’épreuve des faits. Les masses verront ce que valent ces programmes et politiques. Le flux de l’histoire commencera à couler dans le sens du socialisme révolutionnaire et de la Tendance Marxiste.

 

[*[|Réunion publique : Où va le Pakistan ?
Samedi 23 février - 14h
Espace Marx
6 bis rue Roger Salengro, à Hellemmes
Métro : Marbrerie
Avec Rana Sikander (PPP) et Greg Oxley (PCF)|]*]

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