A présent que la Commune de Oaxaca est terminée, il est important d’analyser les évènements et d’en tirer les leçons, de façon à préparer les prochaines étapes de la lutte. Telle est l’intention de cet article.

L’insurrection de Oaxaca a été écrasée par l’appareil répressif de l’Etat – militaires, policiers et paramilitaires – qui a instauré une forme dictature militaire dans la capitale de Oaxaca : 200 prisonniers (dont beaucoup de torturés), 200 ordres d’appréhension, environ 20 morts, 150 blessés et plus d’une trentaine de disparus.

L’insurrection populaire bénéficiait de toutes les conditions objectives pour triompher. Il a manqué à ce mouvement héroïque une direction révolutionnaire conséquente, armée de perspectives, de méthodes et de tactiques correctes – une direction luttant ouvertement pour le socialisme, c’est-à-dire pour le seul programme à la hauteur des aspirations des travailleurs des villes et des campagnes. Ceci-dit, cette lutte constitue une grande source d’inspiration. Elle a montré la capacité révolutionnaire des masses. Lors de la prochaine étape de la lutte des classes, dans notre pays, une nouvelle opportunité se présentera aux peuple de Oaxaca, qui a appris de dures leçons au cours de la période écoulée.

Contrairement à ce que répètent sans cesse les dirigeants réformistes, qui se déchargent de leur propre responsabilité sur les masses, ces dernières ont fait tout ce qui était en leur pouvoir. Elles ont lutté héroïquement jusqu’à la fin, et ce à chacune des étapes les plus significatives du mouvement : lors de la déroute des militaires vêtus de gris qui, en juin dernier, ont tenté de reprendre la place Zócalo de Oaxaca aux professeurs en lutte ; lors de la création de l’Assemblée Populaire des Peuples de Oaxaca (APPO), cet embryon de Soviet ; lorsque les femmes ont engagé la lutte pour la réquisition des médias ; enfin, lors de l’humiliante défaite des militaires qui, en novembre, ont tenté de reprendre l’Université Benito Juárez et se sont heurtés à l’intervention de dizaines de milliers de personnes. Telle fut la magnifique mobilisation du peuple de Oaxaca. Etant donné cet élan révolutionnaire, et au vu de la situation à l’échelle nationale – avec, notamment, la mobilisation contre la fraude électorale –, nous pensons que la Commune de Oaxaca pouvait triompher.

Pourtant, le 29 novembre dernier, la dernière barricade est tombée, à « Cinco Señores ». Cette barricade protégeait le dernier bastion du mouvement : la Radio Universitaire. Et cette fois-ci, les masses ne sont pas sorties pour défendre cette dernière position, comment elles l’avaient fait héroïquement il y a de cela quelques semaines. Comment expliquer que les dizaines de milliers de personnes armés des pierres, de bâtons et de pétards qui avaient mis en déroute les militaires, début novembre, ne soient pas sortis engager la lutte, cette fois-ci ? D’un point de vue marxiste, la réponse est claire : les masses ne peuvent être maintenues indéfiniment dans un état de mobilisation révolutionnaire. Soit le mouvement trouve une issue vers le socialisme – soit un reflux finit par s’opérer. D’une part, les masses ne sont pas sorties, cette fois-ci, parce que ni la direction de l’APPO, ni celle du PRD n’avaient présenté de plan concret pour la défense du dernier bastion du mouvement. Mais surtout, la direction du mouvement n’a présenté aucune alternative politique susceptible de mobiliser une population épuisée par des mois de luttes. Aucune initiative n’a été prise pour unifier le mouvement au niveau national, ce qui passait par la formation d’Assemblées Populaires dans tous les Etats du Mexique et par l’organisation d’une grève générale contre la fraude et Caldéron.

Dans les moments décisifs de la lutte des classes, la direction du mouvement est l’élément clé – exactement comme l’Etat-major dans les moments décisifs d’une guerre. L’argument selon lequel l’APPO n’avait pas de direction individuelle – mais seulement une direction collective – ne tient pas compte du fait que même dans des structures démocratiques et réellement représentatives des masses, comme le fut l’APPO, une direction politique se dégage forcément. La masse révolutionnaire n’est pas homogène. Elle est composée de différentes couches ayant des niveaux de conscience différents. Inévitablement, un mouvement révolutionnaire se donne d’abord des dirigeants connus, jouissant d’une autorité morale et du prestige de « ceux qui savent ». Ainsi, lors de la révolution russe de 1917, on a vu se succéder, à la tête des Soviets, des dirigeants provenant de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel politique, des réformistes jusqu’aux véritables communistes révolutionnaires : les bolcheviks. Ces dirigeants ont joué un rôle important dans le processus révolutionnaire, jusqu’à ce que, finalement, les Soviets et les comités d’usines soient dirigés par les bolcheviks, en septembre 1917. Cela résultait du déplacement progressif des masses vers la gauche et de l’incapacité des dirigeants réformistes à répondre aux exigences populaires. Lénine et Trotski ont été les dirigeants qui, placé à la tête des masses, ont garanti la victoire de la révolution russe – victoire qui a dépendu aussi bien de conditions objectives que de conditions subjectives : le parti bolchevik.

Nier le rôle de la direction sert souvent aux dirigeants anarchistes et réformistes – tel le « sub-délégué Zéro » – à cacher leur propre responsabilité politique dans les défaites. Malheureusement, à Oaxaca, il n’existe aucun parti bolchevik, et la direction du mouvement est tombée entre les mais de gens tels que Rueda Pacheco (qui a trahi le mouvement en devenant le porte-voix du régime) et Flavio Sosa, qui n’avait pas de perspectives et se laissait empiriquement pousser par les masses. Le camarade Flavio Sosa, actuellement incarcéré par le régime, est un exemple de la façon dont la pression des masses pousse certains dirigeants vers la gauche. Flavio Sosa était un dirigeant du PRD très conservateur, qui avait même quitté le PRD, en 2000, pour soutenir la campagne électorale de Vicente Fox ! En 2005, il a demandé sa réintégration dans le PRD, avant de devenir l’un des principaux dirigeants de l’APPO.

Les dirigeants de l’APPO, des syndicats, et en particulier Lopez Obrador, avaient la possibilité d’éviter la vague répressive contre l’APPO. Au lieu de prendre l’initiative d’organiser une grève générale contre Caldéron, Obrador a confiné la lutte à des meetings et de manifestations de masse, qui à ce stade du mouvement s’avèrent insuffisants et dilapident son potentiel révolutionnaire. De fait, Obrador craint une grève générale, car dans le contexte d’effervescence révolutionnaire qui prévaut dans le pays, une grève générale aurait immédiatement un caractère insurrectionnel.

Ni la direction de l’APPO, ni Obrador n’ont donné de consigne claire pour former un front unique, et ce malgré l’élan favorable des masses face à la répression. Ce sont les masses qui, d’une façon largement spontanée, ont transformé le ridicule défilé d’automobiles organisé par le PRD en une manifestation contre la répression, et qui ont forcé Obrador à convoquer des manifestations de soutien à l’APPO. Le sentiment d’unité était évident. Cependant, ni la direction de l’APPO, ni Obrador n’ont fait de pas sérieux pour traduire cet élan dans des actes. Il aurait fallu former un réseau d’Assemblées Populaires au niveau national et remplir ainsi la carcasse bureaucratique de la Convention Nationale Démocratique – actuellement dirigée par des bureaucrates du PRD et quelques ex-staliniens – pour la convertir en un instrument de conquête du pouvoir des masses mexicaines. Un front unique des syndicats, du PRD, de l’APPO et de l’EZLN, cimenté par l’organisation d’une grève générale, aurait sans aucun doute empêché Caldéron d’être officiellement investi. A tout le moins, de nouvelles élections auraient été convoquées, et la victoire d’Obrador aurait donné confiance aux masses pour les prochaines luttes.

Dans les révolutions, les masses sont cent fois plus à gauche que leur direction, et la preuve en a été clairement donnée – entre autres – par les femmes de Oaxaca. Elles ont marché toute une après-midi dans les rues de Oaxaca, en frappant des casseroles, en direction des locaux d’une chaîne de télévision. Et comme on refusait de leur donner accès à l’antenne, elles ont eu l’audace de prendre le contrôle de la télévision, ouvrant la voie à l’occupation de 13 radios par le peuple. Quelle merveilleuse leçon ! Les dirigeants auraient dû s’en inspirer pour en appeler à l’expropriation, non seulement des médias, mais aussi de la terre et des ’industries. Entre les mains du peuple, ces piliers de l’économie et du pouvoir de la classe dirigeante auraient permis de satisfaire les besoins du plus grand nombre. Or, de telles mesures ne seraient pas restées confinées à l’Etat de Oaxaca : elles auraient immédiatement inspiré le mouvement à l’échelle nationale. Ici, le rôle crucial d’une direction révolutionnaire est évident.

La direction de l’APPO n’a pas compris que cette organisation populaire n’était pas une organisation de plus. Elle représentait un embryon du pouvoir ouvrier – l’embryon d’un nouvel Etat, qui devait prendre le pouvoir en main et détruire les institutions pourrissantes de la classe dirigeante. De fait, jusqu’au début du mois de novembre – c’est-à-dire jusqu’à ce qu’un mouvement de reflux ne s’amorce – l’APPO avait le pouvoir en main. Dans la pratique, elle se substituait à l’Etat capitaliste dans toute une série de tâches, depuis la sécurité jusqu’au transport.

La répression, à Oaxaca, marque une recul du poste le plus avancé du front révolutionnaire mexicain. Cependant, le mouvement est très loin d’avoir subi une défaite décisive. Une vague de grèves et de mobilisations syndicales est à l’ordre du jour, à l’échelle nationale, face aux attaques du gouvernement Caldéron. Ce dernier a tous les symptômes d’une décadence sénile. Il n’a d’autres choix que de lancer des attaques contre nos acquis sociaux, mais il est en même temps extrêmement faible et fragile. Arrivé sur la base d’une fraude massive, qui a jeté des millions de mexicains dans la rue, le gouvernement de Caldéron sera impuissant. Le mouvement de Oaxaca soignera ses plaies dans le cours de la lutte du mouvement ouvrier au niveau national. La révolution mexicaine a commencé. La première vague est passée – mais d’autres suivront, à court terme.

Jeudi 7 décembre 2006

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