En Tunisie, le 23 octobre dernier, ont eu lieu les élections pour désigner l’assemblée constituante. Cette assemblée aura la responsabilité de rédiger une nouvelle constitution et de nommer un nouveau président de la République, qui formera le gouvernement.

Depuis la chute de Ben Ali, le climat en Tunisie, et donc celui de la campagne politique pour ces élections, est loin d’être revenu à la « normale »  : retour de la police politique, un Premier Ministre très contesté, des menaces de coup d’Etat (de l’armée et du parti islamiste Ennahda), de nombreuses grèves, de nouvelles occupations de la place de la Kasbah, le report des élections... Finalement, pas moins de 1519 listes se présentaient dans 27 circonscriptions (830 de partis, 655 indépendantes et 34 de coalitions), avec un scrutin à la proportionnelle.

La victoire d’Ennahda

Ennahda, le parti islamiste, a remporté les élections avec 41,47 % des voix. Le Congrès pour la République (gauche nationaliste) est arrivé en deuxième position, avec 13,83 %.

Sans surprise, les médias occidentaux ont crié à la menace islamiste, aux femmes voilées, « après le printemps arabe, l’hiver islamique »... Dans ces articles, on pouvait entendre le « on vous l’avait dit, la démocratie, ce n’est pas pour les pays arabes ». C’est en fait mal comprendre la situation.

Pour éviter tout malentendu, Ennahda est un parti réactionnaire, xénophobe, composé en grande partie de personnes voulant l’instauration de la charia. Il n’a joué aucun rôle dans la révolution tunisienne – et le reconnaît ouvertement. C’est un parti contre-révolutionnaire.

Faut-il comprendre par ces résultats que les Tunisiens veulent l’instauration d’une dictature fondamentaliste ? La participation a été de 75 % des personnes inscrites sur les listes électorales, ce qui représente 56 % de la population en âge de voter. Ce qui relativise déjà les 40 % d’Ennahda. Ensuite, Ennahda était dans l’opposition à Ben Ali, interdit et fortement réprimé. Il sort de cette période avec une image de victime issue de l’opposition à l’ancien régime. Il est rentré en campagne très tôt et très massivement grâce aux fonds de ses alliés du Qatar et d’Arabie Saoudite. Il a énormément lissé son programme et s’est présenté comme un parti du centre droit progressiste. Il a de nombreuses fois répété qu’il ne remettrait pas en cause le statut des femmes et qu’il ne mettrait pas en place la charia. De nombreux doutes commencent aussi à surgir sur de probables achats de voix. Quoi qu’il en soit, à part les partis « officiels d’opposition » sous Ben Ali, Ennahda était clairement le parti le plus connu.

L’autre raison de la victoire d’Ennahda est la division des partis de gauche et le fait que quelques grands partis de gauche sont perçus en Tunisie comme les représentants de l’élite intellectuelle de Tunis et non du peuple dans son ensemble – image que leurs campagnes électorales n’ont fait que renforcer.

En dernière analyse, la « victoire » d’Ennahda est le résultat de 20 ans de dictature de Ben Ali qui, à la demande des capitalistes européens, a persécuté l’islam politique et défendu un soi-disant « modèle occidental ». La réaction contre la domination qu’exerce l’occident sur la Tunisie a contribué à son succès.

Et maintenant...

Ennahda est très loin d’avoir les pleins pouvoirs. Avec 90 sièges sur 217, il n’a pas la majorité absolue. Les négociations ont déjà commencé avec les deux grands partis de « gauche » pour former un gouvernement d’union nationale. Deuxièmement, le peuple tunisien a déjà montré qu’il ne se laisserait pas voler facilement sa révolution, et ne permettra pas un retour rétrograde sur les femmes ou sur les droits démocratiques, par exemple.

En commentant les résultats de ces élections, les médias capitalistes occidentaux jouent aux vierges offusquées et aux patriarches moralisateurs. Mais le parti islamiste, avant même les résultats définitifs, a vite cherché à rassurer les «  partenaires économiques  » du pays. «  Nous espérons très rapidement revenir à la stabilité et à des conditions favorables à l’investissement  », a déclaré à la presse Abdelhamid Jlassi, directeur du bureau exécutif du parti islamiste [1].

Le vrai combat, qui doit continuer, n’est pas entre islamistes et laïques. Cette diversion a permis de ne pas parler des questions économiques et sociales les plus importantes. La lutte qui importe est celle qui oppose révolutionnaires et contre-révolutionnaires, la lutte du peuple tunisien contre les capitalistes de Tunisie et d’ailleurs.

Les causes de la révolution tunisienne – le chômage, la pauvreté, l’exploitation – ne pourront pas être éliminées dans le système capitaliste. Trotsky développait l’idée de la révolution permanente où il expliquait que dans les pays colonisés (ou anciennement colonisés), la révolution « démocratique » ne peut aboutir que par la prise du pouvoir de la classe ouvrière et la mise en place d’une société socialiste.

La révolution tunisienne a été le coup d’envoi du « printemps arabe ». Elle doit continuer jusqu’à l’expropriation des véritables ennemis du peuple, dont Ennahda n’est qu’un représentant, à savoir la classe capitaliste.


[1Jeune Afrique. 25/10/2011

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