Espagne

Nous publions ci-dessous une déclaration de la Tendance Marxiste Internationale sur la crise en Espagne. Le référendum d’indépendance de la Catalogne met à l’épreuve le régime espagnol de 1978. Il rencontre une répression féroce de la part de ce dernier. La TMI soutient le droit à l’autodétermination du peuple catalan.


 

 

Pour une République socialiste catalane,
l’étincelle qui déclenchera la révolution ibérique !

  1. La convocation par le parlement catalan d’un référendum sur l’indépendance le 1er octobre a ouvert la crise constitutionnelle la plus sérieuse depuis la restauration de la démocratie bourgeoise en 1977. La répression de la part de l’Etat espagnol et du gouvernement de Rajoy à Madrid a provoqué un mouvement de masse, dans la rue, qui prend une tournure insurrectionnelle.

  2. Ce référendum sur l’autodétermination survient après des années de blocage, par l’Etat espagnol et par le gouvernement de droite de Rajoy, de toutes les tentatives de la Catalogne de décider de son propre avenir. La constitution catalane de 2006 (Estatut), dont le contenu a été édulcoré par le parlement espagnol, ratifiée par un référendum, a finalement été bloquée par la Cour Constitutionnelle espagnole à la demande du Parti Populaire (PP). En fin de compte, quelques articles clés de l’Estatut ont été déclarés anticonstitutionnels par le Tribunal constitutionnel. 35 autres lois approuvées par le Parlement catalan ont aussi été considérées comme illégales par la Cour.

  3. De 2011 à 2015, la Catalogne était partie intégrante d’une vague de mouvements de masse contre l’austérité qui a remis en cause la légitimité des institutions de la démocratie bourgeoise en Espagne. A l’époque, le CiU, parti nationaliste bourgeois catalan, était au pouvoir en Catalogne, avec à sa tête le président Artur Mas. Ce gouvernement d’austérité a appliqué avec zèle les coupes dans la santé, l’éducation et les dépenses sociales avec le soutien total du PP à Madrid. En 2011, des milliers de manifestants ont d’ailleurs encerclé le parlement régional pour éviter que le budget d’austérité soit voté. Certains membres du parlement ont même dû être transportés à l’intérieur par hélicoptère. Le gouvernement du CiU a répondu par la répression à ces manifestations. Ce parti est aussi englué dans une série de scandales qui le poursuivent encore aujourd’hui.

  4. Pour se sauver, lui et son parti, le président catalan Mas s’est placé à la tête du mouvement pour la souveraineté catalane. Ce dernier a pris des proportions de masse (des millions de personnes prennent la rue chaque année lors de la Journée Nationale Catalane), mais avec une direction nationaliste bourgeoise de droite.

  5. De l’autre côté du conflit, le PP au gouvernement à Madrid, tout aussi embourbé dans des scandales de corruption, applique une politique de répression et de coupes. Il a fait le pari d’attiser le nationalisme espagnol réactionnaire pour gagner des voix.

  6. La possibilité de l’arrivée au pouvoir en Espagne de Podemos et d’un changement de la situation politique nourrissait l’espoir d’une grande partie de la société catalane. Lors des élections espagnoles successives, la coalition dirigée par Podemos est arrivée en tête en Catalogne. Mais vu l’impossibilité d’une majorité pour Podemos au parlement de Madrid, le sentiment indépendantiste a repris le dessus comme alternative aux problèmes de l’austérité et au manque de démocratie. Le soutien à l’idée de l’indépendance catalane est alors passé de 10-15 % à presque 50 % de soutien dans la population.

  7. La nature de ce mouvement est contradictoire. D’un côté, une direction opportuniste incarnée par le parti catalan bourgeois nationaliste PDECAT (héritier du CiU, suite à une scission et un changement de direction) ; de l’autre, une base de masse, motivée essentiellement par le rejet du régime réactionnaire espagnol, de la suppression des droits catalans - promue par le gouvernement de Rajoy-, de l’armée, de la monarchie, etc.

  8. Le régime existant aujourd'hui en Espagne remonte à la Constitution de 1978. A ce moment-là, l'ancien régime négocia un accord avec les dirigeants des partis ouvriers, particulièrement avec Santiago Carrillo du Parti Communiste et Felipe Gonzalez du Parti Socialiste, pour empêcher d'arriver au pouvoir le mouvement révolutionnaire, en plein essor, des travailleurs et de la jeunesse contre la dictature de Franco. Ce pacte, connu sous le nom de « Transition », était une trahison des véritables aspirations des travailleurs pour la démocratie et la révolution sociale. Il garantissait à l’appareil d’Etat l'impunité pour les crimes du régime de Franco, l'imposition de la monarchie et du drapeau espagnol (deux symboles franquistes) et la négation du droit à l'autodétermination pour les nationalités opprimées. L’article 2 de la constitution de 1978 mentionne l'unité indivisible de la nation espagnole, dont un autre article précise qu'elle doit « être garantie par les forces armées ».

  9. Pour la classe dirigeante réactionnaire espagnole, qui n'a jamais été capable de mener à bien l'unification nationale sur des bases progressistes, mais seulement par une répression ouverte et brutale, l'exercice du droit à l'autodétermination apparaît, assez justement, comme une menace contre l'ensemble du régime de 1978. C'est ce qui explique la réaction de l'Etat espagnol au référendum catalan.

  10. Le pari des nationalistes bourgeois de droite du PDECAT a toujours été risqué, mais il leur a permis de se maintenir au pouvoir pendant un certain temps, en s'attachant le soutien des nationalistes de gauche de l'ERC et même des indépendantistes anticapitalistes de la CUP, en promettant de convoquer un référendum d'autodétermination.

  11. En 2014, l'Etat espagnol interdit un référendum d'autodétermination, qui fut ensuite transformé en un vote consultatif. Suite à cette interdiction, le gouvernement catalan convoqua des élections anticipées en 2015 en les présentant comme un plébiscite pour l'indépendance. Les partis pro-indépendance obtinrent une majorité des sièges, mais échouèrent de peu à atteindre la majorité des voix, avec seulement 48,8 % des suffrages.

  12. Finalement, le 6 septembre 2017, grâce aux voix du bloc pro-indépendance, à l'abstention du CQSP (la coalition catalane entre Podemos et la Gauche Unie) et à l'absence de tous les autres partis qui avaient quitté la salle, le parlement catalan a fait passer une loi convoquant un référendum sur l'indépendance pour le 1er octobre. Le parlement prit cette décision tout en sachant pertinemment que c’était un défi lancé à la loi espagnole.

  13. En quelques heures, le tribunal constitutionnel suspendit cette loi, en attendant un examen de sa constitutionnalité. Cela marqua le début d'une vague de répression par l’État espagnol visant à empêcher le référendum de se dérouler.

  14. Les députés du Parlement catalan qui ont présenté la loi sur le référendum ont été inculpés, les réunions publiques en dehors de la Catalogne en soutien au référendum ont été interdites à la demande des juges. Plus de 700 maires catalans ont été convoqués (et ont menacé d'être arrêtés) pour avoir déclaré leur souhait d'organiser le référendum. Les membres de la nouvelle commission électorale ont été punis par des amendes de 12 000 euros par jour. Quatorze hauts fonctionnaires du gouvernement catalan ont été arrêtés par la Garde civile dans leurs maisons ou sur le chemin du travail et ont été inculpés. Les finances du gouvernement catalan ont été saisies par l'État espagnol. Les imprimeries ont été perquisitionnées. Les médias se sont vu interdire de diffuser des informations sur le référendum. Les sites internet du référendum ont été fermés et leurs sites miroirs hébergés à l'étranger ont été bloqués. Les militants qui ont distribué des tracts sur le référendum ont été arrêtés et leur propagande a été confisquée. Les bulletins de vote ont été saisis, etc. C'est l'attaque la plus flagrante sur les droits démocratiques fondamentaux depuis quarante ans (peut-être comparable à l'offensive contre les droits démocratiques du peuple basque et de ses organisations).

  15. Cette réaction brutale de la part de l’État espagnol contre le souhait des Catalans d’organiser un référendum sur leur avenir (un droit qui est soutenu par plus de 70 % de la population) montre la nature profondément réactionnaire du régime de 1978 et ses limites quant aux droits démocratiques.

  16. La répression a sérieusement compromis la tenue du référendum, mais elle a en même temps provoqué une réaction massive dans les rues. Le 20 septembre, des dizaines de milliers de personnes ont encerclé le ministère catalan de l’Economie dont les membres étaient recherchés par la Garde civile. La Garde civile a été incapable de quitter le bâtiment pendant plus de 20 heures, et n’a pu le faire qu’à l’aube le lendemain, la foule s’étant amenuisée, et avec l’aide de la police anti-émeute catalane.

  17. Le même jour, des milliers de personnes ont résisté à la tentative de la police de perquisitionner le siège de la CUP (le parti anticapitaliste et pro-indépendance) et l’en ont empêchée. A Reus, après avoir harcelé des militants qui collaient des affiches, la police n’a rien pu faire contre plus d’un millier des personnes qui sont arrivées pour un collage d’affiches massif. Des manifestations semi-spontanées ont eu lieu dans les villes de Catalogne.

  18. La répression de l’État a désormais généré une dynamique qui donne l’initiative à la rue. Des Comités de défense du référendum ont commencé à jaillir dans les quartiers et les villes. Les dockers de Barcelone et Tarragone ont voté pour le blocage des navires qui hébergent les policiers amenés en Catalogne pour empêcher le référendum. Les universités sont en grève illimitée et les étudiants occupent le bâtiment principal de l’université de Barcelone. Les principaux syndicats des CCOO et de l’UGT ont publié des déclarations contre la répression, mais un certain nombre de syndicats plus petits (CGT, COS, IAC) ont appelé à la grève générale en Catalogne pour le 3 octobre (la date la plus proche permise par les lois syndicales).

  19. La classe dirigeante espagnole a provoqué un mouvement de masse dans les rues qui non seulement menace la stabilité du gouvernement de Rajoy, mais qui ouvre aussi des brèches sérieuses dans l’édifice du régime de 1978. Cependant, ils ne peuvent pas battre en retraite. Ils doivent rétablir l’ordre, tel qu’ils l’entendent. Toute concession faite avant le 1er octobre impliquerait la fin du gouvernement du PP. Ils ont maintenant ouvert une enquête pour « sédition » contre les organisateurs du mouvement du 20 septembre et ils ont pris les commandes de la police catalane, les Mossos. Privée de ses ressources et du contrôle de l’ordre public, il ne reste plus grand-chose de l’autonomie catalane.

  20. Les nationalistes bourgeois catalans ont libéré un mouvement de masse qui les terrifie. Cependant, ils ne peuvent plus revenir en arrière ni entamer des négociations qui seraient comprises comme la liquidation du mouvement et qui provoqueraient la fin de leur gouvernement.

  21. C’est la tâche des marxistes révolutionnaires, voire de tous les démocrates conséquents, de soutenir pleinement le référendum catalan du 1er octobre. Celui-là n’est rien d’autre que l’exercice basique du droit démocratique à l’autodétermination.

  22. Nous devons cependant avertir que cet exercice du droit à l’autodétermination a des implications révolutionnaires dans le contexte espagnol, et il ne peut être imposé que par des moyens révolutionnaires. On ne peut pas se fier à la bourgeoisie nationaliste catalane pour le faire. Ce n’est que la mobilisation du peuple dans la rue qui peut garantir la tenue du référendum du 1er octobre. La classe ouvrière y a un rôle crucial à jouer.

  23. A ce stade, la seule porte de sortie réside dans la propagation des comités de défense du référendum à tous les quartiers, à toutes les écoles, à toutes les universités et à toutes les usines pour prendre en main les aspects logistiques du référendum, ainsi que pour défendre le référendum contre l’État espagnol et ses forces répressives. De tels comités de défense devraient se connecter à l’échelle locale, départementale et nationale à travers des représentants élus. Pendant que l’État espagnol procède lentement mais sûrement à briser l’autonomie gouvernementale catalane, une assemblée nationale des représentants des comités devrait être convoquée comme représentant légitime du peuple catalan.

  24. Plusieurs slogans (pour une grève générale, pour l’établissement de comités de défense, sur la nécessité de mobilisation de masse) ont été avancés par les camarades de la CUP et il faut les féliciter pour cela. Dans le passé, ils ont pris des décisions que nous avons considérées comme erronées, comme leur soutien à la formation du gouvernement Puigdemont, ainsi que leur vote pour le budget d’austérité de ce dernier. Nous les encourageons à rompre de manière décisive avec la politique de collaboration de classe. La lutte pour une république catalane ne peut pas être victorieuse sans rupture nette avec la bourgeoisie nationaliste catalane qui, elle, n’ira jamais jusqu’au bout. Comme les camarades de la CUP le disent, nous devons les écarter tous (les banquiers, les capitalistes, les politiciens corrompus, peu importe qu’ils s’habillent des couleurs nationalistes catalanes ou espagnoles).

  25. La lutte pour l’autodétermination ne peut pas être victorieuse sans qu’on obtienne le soutien de la majorité de la classe ouvrière. Beaucoup de travailleurs en Catalogne parlent l’espagnol comme première langue et s’identifient à un degré ou à un autre en tant qu’Espagnol. Naturellement, ils se méfient d’un mouvement dirigé par la bourgeoisie nationaliste du PDECAT qui a imposé l’austérité et des coupes et qui représente les intérêts de la classe capitaliste. La lutte pour une république catalane doit être reliée à la lutte contre l’austérité capitaliste, à la lutte pour des emplois, pour des services de santé, pour l’éducation et pour les droits des travailleurs.

  26. Ceci serait également le meilleur moyen de gagner le soutien des travailleurs du reste de l’Espagne, ce qui contribuerait à affaiblir l’appareil répressif de l’Etat espagnol. Il y a déjà eu des manifestations importantes en soutien au droit à l’autodétermination de la Catalogne et en défense des droits démocratiques à Madrid, en Andalousie, au Pays Basque et ailleurs.

  27. Une grande responsabilité revient à Podemos et à la Gauche Unie dans tout cela. Ils ont fait un excellent travail en défense du droit à l’autodétermination. Par contre, ils ont reculé face au référendum du 1er octobre. En mettant en avant des excuses légalistes, ils ont refusé de le soutenir, mais prônent un « référendum négocié ». Ceci est cependant utopique, car la classe dirigeante espagnole a été claire dans son refus de céder. Podemos et la Gauche Unie devraient soutenir pleinement le référendum du 1er octobre (peu importe ces limitations), car il représente le défi le plus sérieux que le régime de 1978 ait jamais connu. Ils devraient expliquer que la lutte du peuple catalan est également la lutte des travailleurs du pays tout entier, que c’est la lutte contre la monarchie, contre le gouvernement PP et contre l’appareil d’Etat réactionnaire hérité, intact, du régime de Franco. Pour renforcer la position de la classe ouvrière, ils devraient accueillir favorablement, soutenir et utiliser tout ce qui peut affaiblir l’Etat espagnol.

  28. L’organisation catalane de Podemos, PODEM, soutenue par la majorité de ses membres, a pris la décision courageuse de soutenir le référendum du 1er octobre et d’appeler à une participation maximale. Ceci leur a apporté beaucoup de sympathie et de soutien au sein de la gauche du mouvement indépendantiste. Il y a une convergence croissante entre l’aile gauche, l’aile anticapitaliste du mouvement pour l’indépendance et l’expression politique du mouvement des « indignados ». Cette convergence forme la base d’une lutte pour une république catalane qui représente une rupture nette avec les politiques d’austérité. Ceci ne peut être accompli qu’en rompant avec le capitalisme et en prenant la direction d’une transformation socialiste de la société.

  29. La Tendance Marxiste Internationale déclare son soutien entier au droit à l’autodétermination du peuple catalan et au référendum du 1er octobre. Un vote OUI est un vote contre le régime de 1978. Notre slogan est celui d’une République socialiste catalane qui déclencherait un changement révolutionnaire qui se propagera à travers toute la péninsule ibérique.

Pour le droit à l’autodétermination du peuple catalan !
Pour une défense du référendum du 1er octobre par des moyens révolutionnaires !
Pour des mobilisations de masse dans les rues, pour des comités de défense partout, pour une grève générale !
A bas la répression de l’État espagnol, à bas le régime de 1978 !
Pour une République socialiste catalane !
Pour la révolution ibérique !

L’Espagne n’a jamais vécu une authentique révolution bourgeoise et, aujourd’hui, d’importantes tâches de la révolution démocratique restent en suspens : l’abolition de la monarchie, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, l’éradication des restes de l’appareil d’Etat franquiste… Mais le problème le plus pressant est sans conteste celui de la question nationale.

Sous Franco, la culture et la langue des minorités nationales d’Espagne, les catalans, les basques et les galiciens, furent attaquées et persécutées. Bien que la chute de la dictature leur ait apporté une autonomie significative, la question de leurs relations avec l’Espagne n’a pas reçu de réponse sérieuse, et tous leurs appels à l’autodétermination ont été rejetés avec arrogance par l’Etat central. Pour la classe dirigeante espagnole, rétrograde et brutale, l’unité du pays a toujours été un principe sacro-saint devant être défendu par le fer et le feu. L’unité de l’Espagne ne s’est pas faite sur les bases de la démocratie et du développement économique, mais au moyen de la coercition.

La crise économique de 2008, avec l’instabilité politique et le renouveau de la lutte des classes qui l’ont accompagnée, a compliqué la question nationale, tout particulièrement en Catalogne où un puissant mouvement pour l’autodétermination se développe depuis 2013. L’actuel gouvernement catalan, dominé par un bloc nationaliste, a annoncé qu’il tiendrait un référendum sur l’indépendance le 1er octobre prochain. Il est ainsi entré sur une trajectoire de collision frontale avec le gouvernement de droite madrilène. Tenir tête au gouvernement espagnol n’est pas une tâche facile — les bourgeois et petits-bourgeois nationalistes qui constituent le gouvernement catalan pourront-ils mettre leur menace à exécution ?

La bourgeoisie, la petite-bourgeoisie et la question nationale catalane

La bourgeoisie de catalogne, une des régions les plus industrialisées d’Espagne, est historiquement opposée à celle plus rétrograde de Madrid. Cependant, bien qu’ils aient utilisé le nationalisme pour renforcer leurs positions vis-à-vis de Madrid, les bourgeois catalans n’ont jamais réellement visé l’indépendance, et ont toujours soigneusement évité une confrontation frontale avec l’Etat espagnol. Ils dépendent économiquement du marché espagnol et — en tant que grands propriétaires dont la priorité est avant tout de protéger leurs propres privilèges — sont échaudés par les aventures révolutionnaires. Et, plus important que tout, le principal ennemi de la classe dirigeante catalane n’est pas le gouvernement central, mais le prolétariat. Confrontés à la menace des travailleurs, ils se sont toujours rangés derrière Madrid. Leur objectif a toujours été d’avoir un plus grand poids dans la politique espagnole. Dans une époque d’impérialisme et de capitalisme monopolistique, la bourgeoisie est devenue une classe conservatrice et réactionnaire incapable de mener à bien les tâches démocratiques les plus élémentaires — celles qui furent accomplies par les bourgeois révolutionnaires des 17e et 18e siècles.

Le cynisme et la démagogie de la bourgeoisie catalane furent incarnés au début du vingtième siècle par le nationaliste libéral Francesc Cambó, qui dirigeait la Ligue régionaliste. Durant l’été 1917, il tenta d’organiser une assemblée constituante contre le régime despotique des Bourbons, pour des réformes démocratiques et l’autonomie de la Catalogne. Il tenta d’impliquer le mouvement ouvrier dans cette entreprise, et de renforcer l’appel à cette assemblée grâce à la menace d’une grève générale. L’assemblée entama des négociations avec les socialistes et les syndicats anarcho-syndicalistes.

Les préparatifs pour la grève rencontrèrent un succès inattendu. L’humeur des libéraux devint de plus en plus sombre, à mesure qu’ils réalisaient être en train de conjurer des forces qu’ils ne contrôlaient pas. Cambó et ses soutiens libéraux et nationalistes tournèrent le dos aux travailleurs et abandonnèrent le projet d’une assemblée constituante. Quand la grève éclata en août 1917, ils la dénoncèrent et soutinrent la répression brutale du gouvernement, qui fit plus de cent morts. Comme Cambó l’a admis lui-même dans ses mémoires, face à la menace du bolchevisme « la question des libertés dût être mise en suspens pour quelque temps » (Francesc Cambó, Memòries, p.329). Cette déclaration incarne parfaitement la mentalité de la bourgeoisie catalane — et, par extension, celle des bourgeois démocrates en général. Dans les années d’agitation révolutionnaire et de lutte des classes qui suivirent la grève de 1917, les bourgeois nationalistes catalans devinrent les ennemis les plus féroces et violents des travailleurs, organisant des bandes paramilitaires et soutenant le coup d’Etat militaire de Primo de Rivera en 1923 — coup qui fut préparé dans les manoirs des industriels de Barcelone. Sans surprise, Cambó soutiendra l’insurrection fasciste de Franco en 1936.

Le cynisme de la bourgeoisie trouve son complément dans la couardise de la petite-bourgeoisie démocrate et nationaliste, terrifiée tout autant par la révolution que par la contre-révolution. Le meilleur représentant historique de la petite-bourgeoisie catalane fut probablement Lluís Companys, un avocat syndicaliste qui prit de l’importance dans les années 1930 comme dirigeant de la Gauche Républicaine de Catalogne (ERC). A l’été 1934, le pays était dans un état de fermentation avancé alors qu’augmentait l’influence du parti fasciste de Gil Robles. En octobre, la décision du Premier ministre Alejandro Lerroux d’intégrer les fascistes dans son cabinet donna naissance à un puissant mouvement d’insurrection à travers le pays. Cette révolte connut son apogée dans les Asturies, où les travailleurs prirent le pouvoir pendant deux semaines.

En Catalogne, le mouvement était mené par Companys, président de la région, qui proclama la république catalane en grande pompe. La petite-bourgeoisie nationaliste était à l’initiative puisque la principale organisation des travailleurs, l’anarcho-syndicaliste CNT, avait tourné le dos à l’insurrection pour un motif sectaire, l’assimilant à une affaire « politique ». Pendant que les travailleurs des Asturies combattaient les contre-révolutionnaires jusqu’à la mort, Companys se rendit sans le moindre combat, appelant les masses à rester dans leurs maisons, abandonnant à l’instant même où le gouvernement envoyait des troupes à Barcelone. Telle est la mentalité de la petite-bourgeoisie démocrate, en Catalogne et partout ailleurs ! Comme Marx l’expliquait à propos des démocrates français de 1848 :

« Si elle appelait aux armes au Parlement, elle ne devait pas se conduire parlementairement dans la rue. Si l’on se proposait sérieusement une démonstration pacifique, il était stupide de ne pas prévoir qu’elle serait accueillie belliqueusement. S’il fallait s’attendre à une lutte véritable, il était vraiment original de déposer les armes avec lesquelles il fallait mener cette lutte. Mais les menaces révolutionnaires des petits bourgeois et de leurs représentants démocrates ne sont que de simples tentatives d’intimidation de l’adversaire. Et quand ils sont acculés, quand ils se sont suffisamment compromis pour se voir contraints de mettre leurs menaces à exécution, ils le font d’une manière équivoque qui n’évite rien tant que les moyens propres au but et cherche avidement des prétextes de défaite. L’ouverture éclatante annonçant le combat se perd en un faible murmure dès que le combat doit commencer. Les acteurs cessent de se prendre au sérieux, et l’action s’écroule lamentablement comme une baudruche que l’on perce avec une aiguille. » (Karl Marx, Le 18 brumaire de L. Bonaparte)

Companys fut emprisonné et condamné à mort par Lerroux, et connut plus tard une fin tragique aux mains du régime franquiste. Ce serait tout de même injuste de le comparer aux petits-bourgeois nationalistes, grotesques et médiocres, de la Catalogne d’aujourd’hui.

La coalition actuelle

Le gouvernement actuellement aux commandes de la région catalane est une coalition. Elle implique deux partis nationalistes importants, le Parti démocrate européen catalan (PDeCAT) et la Gauche républicaine de Catalogne (ERC), avec la participation d’organisations de la société civile et de figures publiques. Ce gouvernement minoritaire est consolidé de l’extérieur par la Coalition Unité Populaire (CUP), de gauche et pro-indépendance. Le PDeCAT est le nouveau nom de la Convergence Démocratique de Catalogne (CDC), qui représente traditionnellement la bourgeoisie catalane. Fondé en 1974, il devait défendre à Madrid les intérêts des capitalistes catalans. Initialement, dans le milieu des années 1970, la bataille pour les droits démocratiques en Catalogne était menée par le mouvement ouvrier, par les partis communistes et socialistes et les syndicats, mais leur capitulation durant la transition vers la démocratie ouvrit la voie à l’essor du nationalisme bourgeois et petit-bourgeois.

Le CDC (maintenant PDeCAT) servait à renforcer, au parlement, les gouvernements minoritaires du PP et du PSOE en échange de telle ou telle concession. C’est une formation de droite, liée à l’establishment catholique, et corrompue jusqu’à la moelle. Ce parti fait l’objet d’une enquête pour s’être pendant des années systématiquement octroyé une commission de 3 % sur des contrats publics. Les mesures d’austérité qu’il a menées ces dernières années dans la région catalane sont inégalées, même par le gouvernement du PP. Dans les faits, le CDC pouvait compter sans inquiétude sur les votes du PP pour faire passer des projets de loi d’austérité au parlement catalan. Sa forme chauvine et xénophobe de nationalisme rejette la responsabilité des malheurs de la Catalogne sur les « Andalous paresseux ». En 2011, il participa à une messe organisée par le gouvernement du PP pour commémorer les martyrs « catholiques » de la Guerre Civile. C’est également un parti répressif qui a toujours fermement tenu la bride aux dissidents. En 2011, il utilisa la police régionale de Catalogne pour saper le mouvement des Indignés à Barcelone. Vu ces antécédents, on peut douter du fait qu’une Catalogne indépendante gouvernée par ces réactionnaires représenterait un réel progrès par rapport au règne du PP.

C’est justement au lendemain du mouvement des Indignés que le CDC est entré en crise, alors qu’il s’effondrait dans les sondages. A ce stade, son dirigeant et président de Catalogne, Arthur Mas, commença à radicaliser sa rhétorique nationaliste. Le parti n’avait jamais appelé à l’indépendance de la Catalogne, mais Mas prit cette direction pour tenter de regagner en popularité. Ceci conduisit à des tensions au sein du CDC, et même à des scissions — leur partenaire historique, Unió, les abandonna. Dans un contexte de crises économique, sociale et politique profondes, les représentants des capitalistes peuvent acquérir une indépendance relative vis-à-vis de leurs maîtres et s’embarquer dans des aventures démagogiques risquées pour sauver leurs carrières politiques. Nous avons pu observer un phénomène similaire avec le Brexit. En Catalogne, le CDC de Mas s’appuie de plus en plus sur la petite-bourgeoisie radicalisée, au détriment des grands capitalistes qui sont majoritairement hostiles à l’indépendance. En 2012, Mas commença à évoquer l’idée d’un référendum unilatéral sur l’indépendance. En novembre 2014, une consultation symbolique sur ce sujet fut organisée avec l’opposition au gouvernement central, lequel commença dans la foulée à persécuter des politiciens du CDC, Mas compris.

Ce tournant sécessionniste du CDC coïncidait avec un mouvement de masse pour l’autodétermination, qui connut son apogée le 11 septembre 2014, le jour de la fête nationale de Catalogne, quand au moins deux millions de Catalans (sur une population de 7,5 millions) descendirent dans les rues de Barcelone pour demander un référendum sur l’indépendance. Des sondages annoncèrent pour la première fois qu’une majorité de Catalans étaient en faveur de la sécession. Ce mouvement avait un caractère contradictoire. Il était en partie dû à la crise économique profonde et la recherche de changements politiques et sociaux, ce qui rendit de nombreux Catalans sensibles à l’idée d’indépendance. Dans le même temps, il fut nourri par les provocations du nouveau gouvernement PP, élu en novembre 2011, et par le caractère réactionnaire de la Cour Constitutionnelle. En 2010, cette cour révoqua de récentes dispositions légales qui donnaient une plus grande autonomie à la Catalogne et reconnaissaient son statut de nation. Au sein de ce mouvement, massif et interclasses, les objectifs nationalistes réactionnaires de certains coexistaient avec des sentiments progressistes. Beaucoup étaient écœurés par les provocations de Rajoy, du roi et de l’ensemble de l’establishment espagnol et aspiraient à la liberté et à une république de Catalogne socialement avancée.

Politiquement, le principal bénéficiaire de ce mouvement de masse ne fut pas le CDC, mais le parti de centre gauche ERC. L’ERC est plus fermement en faveur de l’indépendance et ne partage pas le caractère réactionnaire et corrompu du CDC. C’est le parti de Companys, le parti de la petite-bourgeoisie catalane de gauche et démocrate. Arthur Mas réussit à exploiter leur couardise pour les attirer dans un front nationaliste, sauvant ainsi la peau du CDC, renommé PDeCAT en 2016. Dans une démonstration classique de peur et d’indécision petite-bourgeoise, l’ERC se sentit incapable de tenir à lui seul les rênes de l’Etat espagnol, et se jeta dans les bras de Mas. C’est là une nouvelle démonstration saisissante du fait que la petite-bourgeoisie, classe intermédiaire et de second rang, ne peut pas être autonome, mais doit en dernière analyse suivre la bourgeoisie ou le prolétariat.

Les élections en Catalogne de septembre 2015 furent présentées comme un référendum d’indépendance, à travers le vote pour le bloc nationaliste (Junts pel Sí, « Ensemble pour le oui »). Il était donc supposé être un vote pour l’indépendance. Cependant, ce front ne gagna qu’une simple majorité des votes, ce qui ne fut pas considéré comme suffisant pour proclamer immédiatement l’indépendance. En fait, la situation politique en Catalogne et en Espagne avait changé de manière significative avant septembre 2015. L’essor de Podemos, qui mettait en avant une alternative de classe radicale, a partiellement coupé l’herbe sous les pieds du mouvement nationaliste. La défense (incohérente) par Podemos du droit à l’autodétermination a rencontré un vif soutien en Catalogne et au Pays basque. Bien que Mas ait été capable de gagner les élections de 2015, le soutien massif pour l’indépendance qui existait en 2014 s’était quelque peu essoufflé.

Mas a dû faire avec l’abstention de huit des députés de la CUP, un parti de gauche radical et pro-indépendance qui a refusé d’entrer dans le bloc nationaliste. Sur le papier, la CUP est un parti anticapitaliste et révolutionnaire. Sa montée en puissance, avec 8 % des votes en 2015, provenant principalement de jeunes électeurs, est un symptôme bienvenu de la radicalisation de la jeunesse catalane. Cependant, l’establishment nationaliste a réussi à intimider et à obtenir la soumission de la CUP, révélant ainsi la faiblesse politique et théorique de ce parti. Le débat autour de l’inféodation à ce gouvernement divisa la CUP en deux. Il a mis en lumière de profondes divisions entre sa base prolétarienne, urbaine et de gauche, et son aile petite-bourgeoise plus nationaliste issue des petites villes. Les nationalistes ont finalement accepté de retirer la figure haïe du très droitier Arthur Mas, mais les mêmes arrangements déplorables persistent sous son successeur, Carles Puigdemont, également issu du PDeCAT. Dans les faits, Mas continue ouvertement de tirer les ficelles. La nature du pacte grotesque avec la CUP a été très bien résumée par Mas lui-même, dans une récente interview :

« On pourrait penser que le PDeCAT est dans une situation fragile par rapport à la CUP, mais ce serait une erreur. Laissez-moi vous donner quelques exemples. La CUP avait posé comme condition à son soutien au budget 2017 que toutes les taxes soient augmentées, mais cela n’a pas été fait, aucune taxe n’a augmenté. Cela a été un fiasco pour la CUP. Bien qu’ils en aient fait grand bruit. Autre exemple : ils demandaient que les subventions aux écoles privées soient supprimées, mais elles n’ont pas été touchées. En réalité, malgré leurs coups de colères, rien n’a changé. Si vous vous fiez au bruit fait par la CUP, vous pouvez imaginer qu’elle obtient ce qu’elle veut. Mais la réalité est très différente. » (La Vanguardia, 09/07/2017)

Derrière le prétexte des « intérêts nationaux » de la Catalogne, la CUP a en réalité été entraînée dans un humiliant accord de collaboration de classe. Elle a fini par soutenir un gouvernement dirigé par un parti bourgeois corrompu, dont le soutien à l’indépendance est au mieux douteux, et dont le budget est fait de coupes austéritaires. Mas et Puigdemont avaient ainsi promis de faire des pas décisifs en direction de l’indépendance dans le mois qui suivrait la formation du gouvernement, mais il ne s’est rien produit de tel. Puigdemont, supposément à la tête d’une administration provisoire censée préparer la sécession, continue de gouverner comme par le passé et passe des lois réactionnaires contre les travailleurs. En fait, au parlement national de Madrid, Le PDeCAT a aidé le gouvernement minoritaire de Rajoy, l’ennemi juré de l’indépendance de la Catalogne, à faire passer de nombreux projets de loi réactionnaires, comme la contre-réforme sur les dockers. Au sommet du PP comme du PDeCAT les intérêts de classe des capitalistes surpassent le nationalisme. Il n’est pas étonnant que les sentiments pro-indépendance aient décliné dans les sondages, bien en dessous des 50 %, depuis que Puigdemont a été assermenté. Dans ces conditions, l’alliance entre le PCeCAT et l’ERC, ainsi que leur pacte avec la CUP, ont été compromis, et Puigdemont a été contraint d’annoncer un référendum exécutoire sur l’indépendance pour le 1er octobre 2017.

Le référendum

La nécessité de ce référendum pourrait laisser songeur, là où les élections de septembre 2015 étaient présentées comme un plébiscite sur l’indépendance. Mais il y a peu de logique à trouver dans les pirouettes improvisées des nationalistes bourgeois, en dehors de leur volonté de sauver leurs carrières et leurs réputations dans le court-terme. Les évènements de juin et juillet ont ensuite confirmé la couardise et la démagogie du PDeCAT et de l’ERC. Désigné comme organisateur du référendum, Oriol Junqueras, le dirigeant de l’ERC, a rencontré le refus de la plupart des conseillers du PDeCAT (équivalent régional d’un ministre) de signer des déclarations collectives qui auraient « mis en danger leur propriété ». Des déclarations qui les auraient en fait exposés à des amendes et des sanctions de la part de l’Etat espagnol. En outre, le gouvernement catalan a été jusqu’ici incapable d’acheter les bulletins de vote pour ce référendum, en raison d’intimidations de l’Etat espagnol qui a menacé d’intervenir dans les finances de la Catalogne si l’argent public était engagé dans ce plébiscite. Le gouvernement de Catalogne joue à cache-cache avec Madrid. Voici donc les gens qui préparent la bataille contre l’Etat espagnol ! Ces incidents ridicules ont provoqué une purge de trois conseillers et le remplacement de la direction de la police catalane, par des nationalistes jusqu’au-boutistes. Il est très probable que les semaines à venir verront se multiplier ces démissions, purges et autres conflits. Les sections petites-bourgeoises les plus radicalisées du PDeCAT sont remontées contre les sections plus « respectables », bien plus étroitement liées au monde des affaires.

Les prochaines actions du gouvernement catalan sont facilement prévisibles. Il compte adopter un projet de loi sur le référendum en août (ce dernier n’ayant jusqu’ici été qu’annoncé, il doit être encore formellement promulgué). La Cour Constitutionnelle de Madrid annulera immédiatement ce projet de loi, mais Puigdemont espère répondre à cela par une démonstration de force massive lors de la fête nationale de Catalogne, le 11 septembre. Ce qu’il se passera ensuite reste incertain. Il semblerait que Puigdemont et Mas espèrent tous deux une séquence de répression bien dramatique, accompagnée de l’arrestation de dirigeants politiques catalans et la suspension de l’autonomie de la Catalogne. Cela fournirait l’excuse justifiant l’annulation du référendum tout en sauvant la face, en clamant que tout aura été tenté. Ils pourront alors tenter de tenir une consultation symbolique comme en 2014, ou organiser quelques manifestations de protestations. En réaction, une répression décisive de la part de Madrid est une possibilité à prendre très au sérieux. En effet, Rajoy ne peut pas autoriser la tenue de ce référendum — notamment parce que l’abstention de toute une section des adversaires de la sécession, qui considère ce référendum comme illégitime, pourrait donner une victoire à l’indépendance. De plus, le PP est dans un gouvernement minoritaire et est tiré vers sa droite par le parti chauvin Ciudadanos. Les mesures de répression devront être proportionnelles à la résolution des nationalistes, qui ne sera, de manière prévisible, pas très prononcée.

La manière dont se dérouleront les évènements conditionnera les réactions de l’opinion publique. Il est concevable qu’à moyen terme le mouvement sécessionniste soit sapé par ses tergiversations et perde de son attractivité, bien que dans le même temps une section des nationalistes puisse se radicaliser, probablement sous la bannière de l’ERC. L’impact des évènements catalans sur la politique nationale est également imprévisible, mais Rajoy, en minorité et menacé par des scandales de corruption, n’est pas en position de force pour tirer profit de ces futurs développements.

Jusqu’ici Rajoy a joué d’une stratégie patiente et réfléchie, évitant les provocations inutiles. L’Etat central a contré les mouvements de Puigdemont sans dévoiler tout son jeu. La fermeté de Madrid et les hésitations de Barcelone sont le reflet des forces de classes en mouvement. Le gouvernement central s’en tient fermement aux principes chauvins de l’unité nationale et de la défense de l’Etat, avec le soutien inconditionnel de l’impérialisme espagnol et européen. Les nationalistes catalans, poussés dans des directions contradictoires par la situation, sont entraînés dans un cul-de-sac et sentent bien que leurs maîtres, les bourgeois catalans, vont leur faire faux bon. Une classe sociale réactionnaire prétend accomplir des tâches révolutionnaires, et cela ne peut aboutir qu’à une farce.

Le seul moyen de contrecarrer la coercition venant du gouvernement central est de mobiliser les masses catalanes. Le gouvernement catalan pourrait facilement appeler des milliers de Catalans à descendre dans la rue et inciter les masses à prendre l’initiative, mais Puigdemont et sa clique sont terrifiés devant ce genre de scénario imprévisible. Cependant, il y a déjà des éléments incontrôlables dans la situation actuelle et, confronté à des provocations significatives du gouvernement central, le noyau dur du mouvement nationaliste pourrait prendre la rue en masse.

Unidos Podemos

Unidos Podemos (UP, l’alliance entre Podemos et la Gauche Unie) pourrait potentiellement devenir un facteur majeur dans le déroulement de la question nationale espagnole. Comme dit précédemment, ils ont coupé l’herbe sous le pied des sentiments nationalistes à la fois en Catalogne et au Pays basque, par la combinaison d’un programme de gauche progressiste et la défense du droit à l’autodétermination. Cependant, le positionnement du parti sur ce dernier point a été incohérent. Pablo Iglesias et Alberto Garzón, les dirigeants respectifs de Podemos et de la Gauche Unie, ont pris position contre le référendum d’octobre, déclarant qu’il est illégal et qu’il lui manquait la reconnaissance internationale (sans surprise, l’UE et les Etats-Unis ont désavoué le référendum, se tenant au coude à coude avec les forces réactionnaires du chauvinisme et de l’impérialisme espagnol).

Iglesias et Garzón proposent de patienter jusqu’à ce qu’ils arrivent au pouvoir, quand ils réformeront la constitution et assureront aux Catalans la tenue d’un référendum équitable, avec une supposée « reconnaissance internationale ». Cette position sans courage n’offre pas de perspectives aux Catalans qui veulent voter dès maintenant, repoussant le plébiscite à un futur indéterminé, et elle est de plus utopique dans les termes. Deux tiers des députés sont requis pour réformer la constitution, et il est quasiment impossible que UP et ses alliés puissent avoir jamais une telle majorité. Ada Colau, la maire de gauche de Barcelone, et son parti ont également pris un positionnement ambigu et sans courage, une regrettable reculade par rapport à leur ligne originelle qui proposait la tenue unilatérale d’une assemblée constituante et d’un référendum d’indépendance. Seule la branche catalane de Podemos a pris une position plus courageuse. Suite à une consultation interne, ils appellent le peuple à participer au scrutin, même s’ils n’y voient qu’un acte de protestation symbolique et non un plébiscite authentique et contraignant.

La position timide d’UP est un reflet de l’approche légaliste d’Iglesias et Garzón vis-à-vis des changements sociaux ainsi que de leur foi en la démocratie bourgeoise et la diplomatie, mais aussi de leur peur d’une confrontation avec le chauvinisme des responsables espagnols. Il est également possible que ce soit une tentative d’Iglesias de s’attirer la sympathie du nouveau dirigeant du PSOE, Pedro Sánchez, qui se tient sur la gauche de ses prédécesseurs. Sánchez est bien sûr contre le référendum, mais est en faveur d’une réforme constitutionnelle et d’une transformation de l’Espagne en une fédération multinationale. Les travailleurs qui soutiennent les socialistes ne seront pas gagnés par une imitation des attitudes réformistes et de l’inconsistance des dirigeants du PSOE, mais au contraire en étant très exigeant envers ces derniers.

Le droit à l’autodétermination pour les Catalans ne pourra pas être obtenu dans le cadre de la démocratie bourgeoise. La tâche principale des dirigeants d’UP n’est pas d’appeler au respect de la législation de l’Etat espagnol, haï par des millions de Catalans et d’Espagnols, mais de soutenir un référendum unilatéral. Au niveau national, ils doivent dénoncer le caractère réactionnaire du gouvernement central et de la constitution espagnole, et dans le même temps, en Catalogne, ils doivent soutenir le référendum et appeler le peuple à y participer tout en dénonçant la couardise et le cynisme des nationalistes bourgeois catalans. Un tel bras de fer avec l’Etat central représenterait une rupture avec l’ensemble du système capitaliste et impérialiste, et s’il était poursuivi avec cohérence le mouvement ne pourrait que prendre une orientation anticapitaliste. Si Podemos mobilisait courageusement ses forces pour le soutien au plébiscite et en opposition à la répression de l’Etat central, il pourrait renverser la situation et pousser Rajoy et Puigdemont entre le marteau et l’enclume. Podemos aujourd’hui, comme la CNT en 1934 (mais cette fois sur la base d’une argumentation réformiste trouillarde), laisse la voie complètement dégagée pour que les nationalistes bourgeois et petits-bourgeois prennent l’initiative.

La classe ouvrière de Catalogne est actuellement divisée sur la question nationale, en partie parce qu’il n’existe pas d’alternative de classe clairement énoncée. Une ligne ferme soutenant le référendum d’octobre, mais s’opposant aux nationalistes bourgeois pourrait s’attirer la sympathie des millions de Catalans qui veulent voter et défier Rajoy. Cela pourrait les gagner à l’idée que les travailleurs de toute l’Espagne ont un intérêt commun, et qu’ensemble ils pourraient renverser le régime réactionnaire de Madrid. Une récente enquête du Centre des Etudes d’Opinion, l’organisme de sondage du gouvernement catalan, a révélé que 41 % des Catalans sont en faveur de l’indépendance et 49 % y sont opposés. Mais plus important, il montre que 67,5 % veulent participer à ce référendum.

L’humeur des masses peut changer très rapidement dans les semaines à venir en fonction du caractère et de l’évolution de la campagne, et des actions de Madrid. Dans la mesure où le référendum est soutenu par le PDeCAT et l’ERC, beaucoup de travailleurs s’en éloigneront. Une partie significative du prolétariat catalan, en particulier à Barcelone et sa ceinture industrielle, est de langue espagnole et, tout en étant hostile à Rajoy, est tout autant repoussés par le PDeCAT, parti de bigots et de bourgeois. Quoi qu’il en soit, les analyses montrent que, bien qu’il y ait un soutien limité pour l’indépendance, la majorité des Catalans veut avoir son mot à dire sur ses relations avec l’Espagne et se méfie du gouvernement central.

Podemos est né au cœur des luttes sociales de masse de 2011-2014, qui n’étaient pas seulement une rébellion contre des inégalités et des injustices économiques, mais étaient également un mouvement de libération contre un régime oppressif, rétrograde et corrompu. Pour apporter une réponse à ces aspirations économiques et politiques, Podemos doit rompre avec ce système économique d’exploitation qu’est le capitalisme et avec le système politique bourgeois, oppressif et pourrissant, il doit abandonner sa foi dans la légalité bourgeoise et se battre pour la liberté en adoptant des méthodes révolutionnaires. Le droit à l’autodétermination est une tâche révolutionnaire, tâche qui, dans une époque de décomposition capitaliste et impérialiste, incombe non aux lâches nationalistes bourgeois, mais à leurs fossoyeurs, à la gauche radicale et à la jeunesse et aux travailleurs en lutte.

A notre avis, les travailleurs d’Espagne seront plus fort s’ils marchent ensemble dans la lutte contre les capitalistes et leur appareil d’Etat oppressif. La transformation socialiste de la société ne pourra pas se faire dans les limites étroites de telle ou telle région, mais doit s’étendre à la péninsule ibérique dans son ensemble et, finalement, à l’Europe et au-delà. Cependant, une authentique alliance des travailleurs d’Espagne doit être volontaire et démocratique, construite sur la base de la liberté et du respect mutuel. Cela implique que les organisations de gauche et de la classe ouvrière d’Espagne doivent garantir aux peuples de la péninsule le droit à l’autodétermination, jusqu’à la sécession si nécessaire. Le conflit actuel sur la Catalogne est une occasion de mettre en œuvre ce principe et de consolider l’unité de la classe ouvrière autour du combat contre le chauvinisme espagnol et l’oppression d’Etat.

La remise inconditionnelle de l’arsenal de l’ETA [1] à un groupe de vérificateurs internationaux, annoncée pour le 8 avril, est un pas consécutif de leur décision manifeste, datant de plus de 5 ans, d’abandonner définitivement la lutte armée. Par cet acte, l’ETA et l’ensemble de la Gauche Abertzale, la gauche indépendantiste basque, réaffirment leur volonté de lutter pour leurs objectifs en employant des moyens purement politiques.

Il est important de souligner que le gouvernement du PP (Parti Populaire) de Mariano Rajoy a complètement méprisé les pas en avant réalisés par l’ETA depuis 5 ans. Il a refusé de mettre sur la table tout type de négociation ou de dialogue avec eux, ou avec certains de leurs représentants, ne serait-ce que pour orienter un fait si important comme l’est la fin définitive de la lutte armée de l’ETA.

Cette situation contraste vivement avec ce qui s’est passé dans des processus similaires au cours de ces dernières années dans d’autres parties du monde où les Etats se sont impliqués dans les négociations directement avec les groupes armés (l‘IRA en Irlande du Nord, les FARC en Colombie), pour aborder l’abandon de la lutte armée, l’élimination de leur arsenal d’armes, la réinsertion dans la vie civile des activistes desdits groupes et la situation des prisonniers. C’est d’autant plus surprenant que les gouvernements antérieurs du PP et du PSOE (Parti Socialiste Ouvrier Espagnol) avaient accepté de s’assoir à la table des négociations avec l’ETA il y a des années, alors que l’organisation n’avait pas évoqué sa volonté de renoncer définitivement et inconditionnellement à l’activité armée.

Le gouvernement espagnol n’a pas seulement refusé de négocier avec l’ETA la remise de ses armes, mais il a aussi délibérément entravé cette remise, et ce en collaboration avec l’Etat français. Par exemple, en détenant en décembre 5 personnes près de Bayonne qui agissaient comme médiateurs civils pour la remise des armes qui va se tenir à présent. 

Le gouvernement n’applique même pas la loi concernant le rapprochement des prisonniers vers leurs lieux d’origine pour faciliter le contact avec leurs familles. Ainsi, la grande majorité des prisonniers de l’ETA se trouvent dans des prisons en dehors d’Euskadi [2] et de Navarre, obligeant les familles à se déplacer à des centaines de milliers de kilomètres pour pouvoir leur rendre visite. A leur arrivée, il arrive que leur permis de visite soit refusé, que les visites soient annulées pour de faux prétextes. Au fil des années, 16 personnes sont mortes dans des accidents de voiture sur le chemin pour aller voir leurs proches en prison, d’après l’organisation Exterat [3]

Ces ardents défenseurs de la retransmission de la messe catholique dominicale sur la télévision publique, ces champions des supposées valeurs chrétiennes de l’humanité comme la réconciliation et le pardon, ne sont pas seulement insensibles et revanchards face à la séparation douloureuse des familles et de leurs enfants, conjoints, frères et sœurs incarcérés. Ils montrent aussi qu’ils sont d’absolus hypocrites dans leurs croyances religieuses, en plus de faillir de façon flagrante aux lois en vigueur, protégées par les tribunaux espagnols.

Nous pouvons en déduire que la droite espagnole (le PP et Ciudadanos), n’a aucun intérêt à la résolution du « conflit basque ». Elle espère au contraire continuer à tirer profit de l’activité etarra [4] du passé et ce avec deux objectifs en tête. Le premier est de maintenir au premier plan la thématique du « terrorisme » pour détourner l’attention de la population des véritables problèmes sociaux provoqués par la crise du capitalisme et l’action réactionnaire du gouvernement et du PP. Le second est de maintenir leur base électorale d’appui parmi les couches les plus politiquement arriérées de la population, exploitant et exacerbant avec démagogie le thème des victimes de l’ETA.

D’autres secteurs importants de l’appareil de l’Etat participent à cette stratégie qui consiste à maintenir l’ETA comme un danger permanent. Il s’agit principalement des corps policiers et des services secrets, l’actuel CNI. L’activité etarra a toujours été instrumentalisée, non seulement pour augmenter le niveau général de la répression et endurcir le Code pénal si cher à la droite espagnole, mais aussi pour justifier l’impunité policière, les privilèges spéciaux pour les hauts responsables de la police, et l’existence de fonds réservés qui échappent à tout contrôle et desquels de nombreux chefs de la police et de la garde civile ont tiré profit durant des décennies dans d’obscures affaires (les cas Perote, Roldán, Paesa, Villarejo, pour ne mentionner que les plus connus).

Le régime de 1978 n’est pas seulement un régime réactionnaire et caduc qu’il faut dépasser, c’est aussi le régime du « deux poids deux mesures » et de l’hypocrisie. Ceux qui, à droite, se montrent durs et vindicatifs sur le thème des victimes de l’ETA, sont les mêmes qui ne condamneront jamais le soulèvement fasciste de Franco en 1936 ni l’assassinat de centaines de milliers de personnes causés par la répression postérieure, durant 40 ans. Les représentants politiques de la dictature et de l’appareil d’Etat, les ministres notoires de Franco – comme Fraga, Fernando Suárez, ou Antonio Carro, entre autres – eux qui ont les mains tachées de sang pour avoir signé des peines de mort sous la dictature, n’ont pas été jugés, ils n’ont purgé aucun de leurs crimes et sont devenus députés du PP sous la « démocratie ».

Ce n’est pas un hasard si l’ETA est née en pleine dictature franquiste et s’est nourrie dans la première quinzaine de son existence des crimes sanglants du franquisme et de la répression pratiquée contre le peuple basque pendant les premières années de la « Transition [5] ». Tous les grands médias parlent des 800 victimes de l’ETA, mais ils oublient qu’il y a eu 188 assassinats durant la Transition (ouvriers, étudiants, nationalistes basques de gauche) dans ce qui fut une pratique de terrorisme d’Etat aux mains de la police, la garde civile et les tueurs fascistes entre 1976 et 1982. Très peu de leurs assassinats furent jugés et condamnés, et la majorité d’entre eux le furent pour des peines dérisoires. Il en fut de même avec le terrorisme d’Etat pratiqué par les GAL sous le gouvernement de Felipe González, qui commirent 24 assassinats ; sans parler des centaines de cas de torture sur les détenus, hommes et femmes (comprenant viols et abus sexuels), de l’entourage de la gauche abertzale.

Cette politique répressive continue aujourd’hui, avec les tortures, l'interdiction d’organisations politiques et de solidarité de la gauche abertzale, la fermeture de médias alternatifs, etc., et qui oblige de nombreux jeunes et activistes abertzales à vivre en clandestinité.

Il ne s’agit pas seulement d’Euskadi et de la Navarre. Au cours des dernières années, les amoureux de la démocratie et de la coexistence pacifique dans le gouvernement du PP, se sont démarqués en restreignant les droits démocratiques – durement conquis – avec la criminalisation généralisée dans tout l’Etat espagnol de tous ceux qui décident de lutter contre les fléaux de ce système ou de ceux qui, depuis des positions de gauche font des chansons, des blagues et des commentaires sur les réseaux sociaux. Pendant ce temps, de notables dirigeants du PP, des journalistes réactionnaires et fascistes ont tout loisir de proférer, dans les médias, des insultes et des calomnies les plus dévoyées contre des dirigeants de la gauche et les victimes de la répression franquiste, sans persécution aucune de la part de la police.

Le plus grave est que le vieil appareil d’Etat franquiste s’est maintenu intact jusqu’à nos jours. Il ne fut jamais purgé des fascistes et des réactionnaires. Face à lui, les mêmes chefs de la police et de l’armée, les mêmes tortionnaires et membres des services secrets, les mêmes juges et fiscalistes franquistes. Le plus lamentable de tout cela est que les dirigeants du PSOE et du PCE (Parti Communiste d’Espagne), suite à la chute de la dictature, n’ont jamais élevé la voix pour exiger son épuration, se convertissant en complices, tout comme ils furent complices de la droite pro-franquiste dans sa politique d’impunité face aux crimes du franquisme et de la « Transition ».

La remise inconditionnelle par l’ETA de tout son arsenal est aussi la constatation finale de l’échec des méthodes de la soi-disant « lutte armée », pratiquée pendant 50 ans par cette organisation, sans être parvenue – comme ce fut le cas de l’IRA en Irlande du Nord – à aucun de ses objectifs. De plus, les méthodes de l’ETA se sont montrées contreproductives vu qu’elles ont été utilisées par les gouvernements successifs et l’appareil de l’Etat pour renforcer ce même appareil d’Etat et renforcer la répression, réduire les droits démocratiques (durcissement du Code pénal, restriction du droit de manifester et de la liberté d’expression, interdiction arbitraire de partis politiques, fermeture de médias, etc.). L’activité armée de l’ETA a joué pendant des décennies un rôle pernicieux en émoussant les extraordinaires luttes du peuple basque pour leurs droits démocratiques et nationaux, favorisant la stratégie de la réaction qui consistait en l’introduction de tout type de préjugés nationaux et moralistes pour isoler la lutte du peuple basque de ses frères de classe dans le reste de l’Etat espagnol. De fait, la disparition de l’activité armée de l’ETA et les avancées de la lutte des masses – comme on l’a vu en Catalogne – était la condition première pour qu’une défense des droits démocratiques et nationaux d’Euskadi, de Catalogne et de Galice – comme le droit à l’autodétermination – puisse rencontrer un écho favorable croissant au sein de la classe ouvrière et de la jeunesse du reste de l’Etat espagnol, comme c’est en train de se dérouler après avoir été diabolisée pendant des décennies.

Nous approuvons le fait que l’ETA et la gauche abertzale optent pour la voie politique dans la lutte pour leurs objectifs, comme l’a clairement défendu le dirigeant de Bildu (coalition de la gauche nationaliste basque), Arnaldo Otegi. Selon nous, cette voie politique doit être basée sur les méthodes de la lutte et de l’agitation politique de masse, les manifestations, les grèves, et, à un certain stade, un mouvement révolutionnaire de masse. Il serait erroné de canaliser l’action politique par des méthodes réformistes classiques, relevant plus du « crétinisme parlementaire », que ce soit en enfermant le programme politique à l’intérieur des limites du capitalisme, ou en cherchant un front commun avec la bourgeoisie basque. Celle-ci est toujours disposée à trahir le mouvement s'opposant à la bourgeoisie espagnole, pour mieux défendre ses affaires et intérêts de classe, jusqu'à soutenir le gouvernement du PP. Ce dernier a ainsi reçu l’appui du PNV (parti nationaliste de droite, principal parti de la bourgeoisie basque) pour le décret infâme du PP attaquant les droits des dockers, dont des dockers basques.

La classe ouvrière et la jeunesse basque ont toujours été à l’avant-garde des luttes et de la conscience politique de l’Etat espagnol, au cours des 40 dernières années. C’est au Pays basque que la lutte a été le plus loin contre la dictature et durant la Transition.  Euskadi et la Navarre sont les territoires de l’Etat espagnol où le vote favorable à la constitution de 1978 a recueilli le moins d’appui populaire, où le rejet de l'intégration dans l’OTAN fut massif lors du référendum de mai 1986. Ce n’est pas un hasard non plus si lors des élections législatives du 20 décembre 2015 et du 26 juin 2016, Podemos et Unidos Podemos y obtinrent leur plus grand pourcentage de vote de tout l’Etat espagnol. Dans le cas d’Euskadi, elles furent même la première force électorale du territoire.

La lutte pour les droits démocratiques et nationaux est indissociable de la lutte pour le socialisme. Seule la classe ouvrière pourra mener cette lutte à son terme contre tout type d’exploitation et d’oppression, et s’assurer la pleine satisfaction de leurs droits démocratiques les plus avancés. Cela doit commencer par le droit du peuple basque à décider pour lui-même de la relation qu’il veut maintenir avec les autres peuples de l’Etat espagnol, dont le droit à former un état indépendant.

Pour arriver à cela, c'est ensemble dans la lutte que nous sommes forts. Il s’agit de consolider l’unité de la lutte de la classe ouvrière et de la jeunesse basque avec ses frères de classe du reste de l’Etat pour vaincre notre ennemi commun, le capitalisme et ses soutiens – les bourgeoisies espagnole et basque – pour avancer vers le socialisme et résoudre définitivement la question nationale basque.


[1] ETA : Euskadi Ta Askatasuna / Pays basque et liberté, branche armée du MLNV (mouvement de libération national basque), fondée en 1959

[2] Euskadi : Communauté autonome du Pays basque comprenant 3 des 7 provinces basques (Alava, Biscaye, Guipuzkoa)

[3] Etxerat : Association d’aide aux prisonniers politiques et à leurs proches et familles

[4] Etarra :  terme qui associe un fait, une personne à l’ETA

[5] Transition : Période allant environ de la mort de Franco (1975) à la première alternance politique (1982)

Le deuxième congrès national de Podemos s’est tenu à Madrid les 11 et 12 février. Ses débats ont suscité de l’intérêt aux quatre coins du monde. Né en 2014 dans la foulée de grandes luttes sociales et du mouvement des Indignés, ce parti est une référence pour des millions de personnes – et pas seulement en Espagne.

Le congrès s’est soldé par une nette victoire des positions défendues par le dirigeant historique, Pablo Iglesias, réélu secrétaire avec 89,1 % des voix. Sa liste au Conseil National a recueilli 51 % des voix et son document politique 55 %. Si on y ajoute les 11 et 13 % du courant « Anticapitalistas », il est clair que Podemos s’ancre à gauche. Avec 34 % des voix, l’aile droite du parti – autour d’Íñigo Errejón – sort vaincue, malgré le soutien que lui apportaient les grands médias et la bourgeoisie du pays.

L’affrontement Iglesias – Errejón

Avant le congrès, une campagne médiatique lénifiante a tenté de discréditer Podemos en résumant ses débats à une simple « lutte des places ». Dans le même temps, le soutien des médias aux idées d’Errejón – contre le « radicalisme » d’Iglesias – visait à transformer Podemos en un parti qui, s’il parvient au pouvoir, capitulerait aisément sous la pression de la classe dirigeante, comme Syriza en Grèce.

Mais, au contraire, les débats du congrès furent le reflet de l’intensification de la polarisation de classe en Espagne. C’est le mérite d’Iglesias d’anticiper, en particulier, les conséquences de la faiblesse du gouvernement de droite de Rajoy, qui est soutenu par les socialistes du PSOE et les « centristes » de Ciudadanos. Le gouvernement sera toujours plus impopulaire à mesure que s’imposeront les contre-réformes, l’austérité et les diktats de l’UE. Iglesias défend la présence de Podemos au Parlement comme un relais des luttes sociales – et celles-ci comme la source décisive du développement futur de Podemos. A l’inverse, Errejón proposait des manœuvres parlementaires avec le PSOE et Ciudadanos, pour démontrer la « gouvernabilité » de Podemos. Cette volonté a été mise en minorité par l’instinct de classe de ses militants et l’expérience concrète des dernières années.

De fait, Podemos a obtenu ses meilleurs résultats électoraux lorsqu’il ancrait son message à gauche, en liant revendications sociales et démocratiques – et en désignant comme ennemi central l’oligarchie économique incarnée par l’Ibex 35 - les multinationales cotées à la bourse de Madrid. Pendant le congrès, Errejón a soutenu que le léger recul électoral de Podemos, en juin 2016, était le fruit du virage à gauche du parti et de son alliance avec Izquierda Unida (la « Gauche Unie »). Or c’est exactement le contraire : suite à l’impasse des élections de décembre 2015, Podemos aurait dû relancer la mobilisation de masse contre Rajoy et ses politiques d’austérité, en déplaçant ainsi le débat dans la rue et la lutte des classes, au lieu de l’enfermer au Parlement.

La position des marxistes

Nos camarades de Lucha de clases, la section espagnole de la TMI, sont actifs dans Podemos et ont apporté un soutien critique aux positions d’Iglesias. Ils ont présenté leurs propres contributions, qui ont fait de bons scores à Madrid. Ils ont insisté sur la place centrale des travailleurs dans le processus de changement et sur la nécessité d’exproprier les secteurs clés de l’économie, sous le contrôle démocratique des salariés. Ils ont aussi souligné la nécessité d’une organisation plus démocratique de Podemos, de façon à permettre un débat politique plus solide à la base. Par exemple, les documents en débat ne sont parvenus aux militants que trois semaines avant le congrès.

Au lendemain du congrès, la presse bourgeoise a relancé sa campagne de « diabolisation » de Podemos. Elle est affolée par le retour déclaré du parti vers les mouvements sociaux. Des mobilisations de masse vont inévitablement se développer contre Rajoy et ses politiques d’austérité. Et c’est bien sur ce terrain que se jouera l’avenir de Podemos.

Pour la neuvième fois, les juridictions internationales viennent de condamner l’Espagne pour sa pratique de la torture et pour ne pas mener d’enquêtes suite aux plaintes des prisonniers basques détenus dans ses prisons. Le gouvernement régional basque a récemment révélé un rapport qui précise les faits : plus de 4000 personnes auraient été torturées entre 1960 et 2013, certaines à plusieurs reprises. L’Etat espagnol nie se livrer à la torture, mais s’en sert effectivement pour obtenir des aveux, ce qui lui permet à la fois de contourner ses propres lois contre cette pratique et de condamner les militants de la cause basque à de lourdes peines.

Le cas de Nekane Txapartegi illustre cette situation scandaleuse. Cette journaliste basque, détenue à Zurich, fait l’objet d’une demande d’extradition déposée par l’Espagne. La Suisse pourrait céder à cette demande pour éviter un gel diplomatique avec l’Espagne, qui reproche à Nekane d’avoir collaboré avec l’ETA en 1999. Mais sa condamnation est fondée sur des aveux prononcés sous la torture, alors qu’elle était détenue dans les sous-sol d’un commissariat de Madrid, sans contacts avec ses proches et ses avocats. Comble de l’horreur, Nekane a été asphyxiée, frappée, dénudée et violée à plusieurs reprises par les agents espagnols.

La prison et la torture sont des moyens utilisés par l’Etat espagnol pour maintenir une chape de plomb sur la société basque, qui est majoritairement favorable à l’auto-détermination. Cette répression est inacceptable. Nous apportons notre soutien à Nekane comme à tous les prisonniers politiques basques, dont nous exigeons la libération. La jeunesse basque aspire à une vie sans répression.

Free Nekane !

L’Espagne connait depuis près d’un an une crise politique qui met les nerfs de la classe dirigeante à vif. Après deux élections législatives (en décembre 2015, puis en juin dernier), le Parlement n’avait toujours pas de majorité gouvernementale. Cette situation alarmait d’autant plus les dirigeants, à l’échelle mondiale, que le montant colossal de la dette publique espagnole (1100 milliards d’euros, 100 % du PIB) est une bombe à retardement dans les fondations de l’économie européenne.

L’austérité et l’incapacité des politiciens à résoudre les problèmes des masses aggravent sans cesse la crise de régime. Tous les piliers de l’ordre traditionnel depuis la fin de la dictature franquiste – monarchie, Eglise, bipartisme – sont minés par des scandales et discrédités. Tel est la cause fondamentale de la profonde crise interne que traverse le PS espagnol (PSOE). Ce pilier – avec le Parti Populaire (PP, droite) – du bipartisme semble engagé dans un affaiblissement irréversible. En conséquence, « Unidos Podemos » – l’alliance entre Podemos et la « Gauche Unie » [1] – est en position d’émerger comme la seule alternative de gauche crédible.

Guerre civile dans le PSOE

Le PSOE est secoué depuis plusieurs semaines par une véritable guerre civile, après que l’aile droite a mené un putsch contre le dirigeant du parti, Pedro Sanchez (photo). Ce dernier avait annoncé vouloir soumettre aux adhérents du PSOE sa proposition de former un « gouvernement de gauche ». Ce faisant, Sanchez cherchait à sauver sa carrière politique et à prévenir un effondrement de son parti.

Cependant, la position de Sanchez était un obstacle aux projets de la classe dirigeante, qui a désespérément besoin d’un solide gouvernement pro-austérité. Le gouvernement du PP a mené une politique d’austérité féroce, ces dernières années, mais il n’a atteint aucun de ses objectifs en termes de réduction des déficits. Or l’UE demande à l’Espagne 15 milliards d’euros de coupes budgétaires au cours des deux prochaines années. La bourgeoisie a donc besoin d’un gouvernement doté d’un soutien ferme au Parlement, pour adopter la prochaine loi budgétaire.

Sanchez ne voulait pas soutenir un tel gouvernement, qui suppose une alliance des députés du PSOE avec ceux du PP. Il comprenait que ce gouvernement deviendrait rapidement très impopulaire, ce qui aggraverait le déclin du PSOE. D’où sa proposition d’un « gouvernement de gauche ». Pour autant, Sanchez savait bien que sa proposition était impossible à réaliser. Après avoir proposé une alliance avec Podemos et Ciudadanos [2] – sans y croire, tant leurs programmes sont opposés – Sanchez a repris la proposition de Podemos, qu’il avait pourtant rejetée au printemps dernier : un gouvernement PSOE-Podemos soutenu par les nationalistes catalans. Cela impliquait d’accepter la possibilité d’un référendum sur l’auto-détermination de la Catalogne, référendum que défend Podemos. Sanchez y était opposé jusqu’alors, car cette question est un tabou inviolable pour la classe dirigeante espagnole, dont les dirigeants du PSOE reflètent toujours les intérêts, en dernière analyse. Surtout, la classe dirigeante ne peut tolérer aucune discussion sur la possibilité d’un gouvernement de coalition incluant Podemos.

C’est dans ce contexte que la droite du PSOE a organisé un putsch contre Sanchez. Il a été mené par la présidente PSOE de l’Andalousie, Suzana Diaz, qui défend la position d’un soutien des députés du PSOE à un gouvernement PP-Ciudadanos. Elle a ordonné à ses partisans de démissionner de l’Exécutif fédéral du parti, afin d’en annuler le mandat. Mais Sanchez, qui luttait pour sa survie politique, a refusé ces démissions et a engagé des manœuvres contre la droite du parti. Malgré les intentions carriéristes de Sanchez, ses manœuvres ont été interprétées à la base comme le refus intransigeant d’un soutien du PSOE à un gouvernement du PP. La mobilisation militante qui s’en est suivie a mis en difficulté Suzana Diaz et ses « rebelles », mais aussi Sanchez lui-même.

Ce dernier ne voulait pas d’une réelle mobilisation de la base. Il a demandé aux adhérents de ne pas se rendre au siège du parti, à Madrid, lors d’un Exécutif fédéral décisif, le 1er octobre. Des centaines de militants du PSOE y ont tout de même afflué pour soutenir Sanchez. Après d’interminables discussions dans un climat irrespirable, le camp de Suzana Diaz l’a emporté par 132 voix contre 107. Au lieu de faire appel à la base, Sanchez a accepté sa défaite, a annoncé sa démission et a insisté sur sa loyauté à l’égard de la nouvelle direction.

La social-démocratie en crise

Finalement, avec la reprise en main de la droite du parti, le PSOE a décidé le 23 octobre de s'abstenir au Parlement, laissant ainsi la coalition entre le PP et Ciudadanos former un gouvernement.

Le PSOE est engagé sur la voie d’une « PASOK-isation » [3]. Comme ailleurs, la social-démocratie espagnole paye le prix de son soutien direct ou tacite à l’austérité. Cette situation inquiète au plus haut point les classes dirigeantes, car elle favorise l’émergence des forces de la « gauche radicale », telle Unidos Podemos en Espagne.

Les pressions sur Podemos vont donc s’intensifier. Ce parti est d’ailleurs traversé par un vif débat entre les partisans d’une modération du programme (autour d’Íñigo Errejón), dans le but de conquérir les électeurs « centristes » – et ceux qui, autour de Pablo Iglesias, défendent la nécessité d’un programme de gauche radical. Ce dernier a déclaré récemment qu’il appellerait à la mobilisation jusqu’à la grève générale si le PP parvenait à former un nouveau gouvernement.

Iglesias a raison : Unidos Podemos a besoin d’une stratégie audacieuse d’opposition parlementaire liée à des mobilisations dans la rue contre toutes les attaques visant les droits démocratiques et les conditions de vie des travailleurs. Cela accélèrerait les contradictions internes à la base et dans l’électorat du PSOE. Mais Podemos doit aussi expliquer que des réformes progressistes ne pourront pas être menées dans les limites du capitalisme espagnol. Comme l’expliquent dans Podemos nos camarades de Lucha de Clases, la section espagnole de la TMI, l’expropriation des grandes entreprises de l’IBEX35 (bourse de Madrid) est une étape incontournable dans la lutte contre les politiques d’austérité.


[1] La principale force politique de la « Gauche Unie » (Izquierda Unida) est le Parti Communiste Espagnol (PCE).
[2] Ciudadanos est un parti « centriste » – en fait, de droite – que la bourgeoisie espagnole a utilisé pour tenter de contrer l’ascension de Podemos.
[3] Du fait de sa politique d’austérité drastique, le PASOK (le PS grec) a chuté de 44 % des voix en 2009 à moins de 5 % des voix en 2015.

Les élections législatives espagnoles ont eu lieu dimanche 26 juin, après des mois d'impasse politique, alors qu'aucun parti n'était en mesure de former un gouvernement suite aux élections de décembre. Les sondages prédisaient la progression de la coalition de la gauche radicale Unidos Podemos (UP , alliance de Podemos et de Izquierda Unida) et un important recul des partis traditionnels de l'establishment. Le parti conservateur PP arrive finalement premier, le PSOE (centre gauche) en seconde place, légèrement devant UP.

Les pourcentages et la répartition des sièges n'ont pas fondamentalement changé depuis les élections de décembre 2015. Unidos Podemos garde le même nombre de députés, et perd plus d'un million de voix. La participation globale baisse de 3,3 %, soit 1,2 million de votants en moins.

Résultats détaillés
Partis Juin 2016 Décembre 2015
PP 33.03% - 137 sièges 28.71 % - 123 sièges
PSOE 22.66% - 86 sièges 22% - 90 sièges
Unidos Podemos 21.1% - 71 sièges 24.49% - 71 sièges
Ciudadanos 13.05% - 32 sièges 13.94% - 40 sièges
ERC (centre-gauche catalan) 2.63% - 9  sièges  
CDC (droite catalane) 2.01% - 8  sièges  
PNV (droite basque) 1.22% - 5  sièges  
Bildu (gauche basque) 0.78% - 2  sièges  

 

Stagnation de Unidos Podemos

La stagnation de UP a été source de déception et de démoralisation auprès des militants, mais l'important est de comprendre les causes de ce résultat en demi-teinte. Il faut noter en premier lieu que la campagne a été assez mal menée. Toute l'activité de UP ces derniers mois s'est focalisée sur le terrain électoral et parlementaire et peu de meetings se sont tenus. La dernière mobilisation remonte à janvier 2015, lors d'une énorme manifestation appelée par Podemos à Madrid.

D'autre part, la campagne n'était pas assez radicale et peu attrayante. Le programme électoral a été édulcoré depuis décembre. En début de campagne, UP a cherché le soutien des électeurs du PSOE en jouant sur leur propre terrain, Pablo Iglesias affirmant notamment vouloir une « nouvelle démocratie sociale ». En se positionnant comme le parti de « la patrie, la loi et le travail » UP a délibérément cherché à convaincre les électeurs les plus modérés, mais ce genre de langage a eu pour conséquence de démobiliser une partie de son électorat de gauche.

À la différence de celle de décembre, la campagne fut complètement déconnectée des luttes qui ont été à l'origine de Podemos (Mouvement 15M, campagnes anti-austérité, mouvement contre les expulsions locatives). Ces questions n'ont figuré dans aucune des vidéos électorales, et n'ont été que rarement mentionnées lors des débats.

La fin de la campagne a cependant témoigné d'une radicalisation du message et d'un certain enthousiasme, particulièrement lors du tout dernier meeting, à Madrid, où Pablo Iglesias a tenu un discours offensif et clairement marqué à gauche, faisant appel aux traditions de la lutte des classes. Le problème est que cet enthousiasme n'a pas dépassé le cadre des personnes assistants aux meetings et n'a pas touché le grand public.

D'autres facteurs, plus circonstanciels ont également joué. Ces élections se sont tenues fin juin, durant un week-end qui est férié dans plusieurs régions espagnoles, ce qui a démobilisé une partie de l'électorat, en particulier chez les jeunes et les citadins, qui constituent la base de l'électorat de UP. De nombreuses personnes parmi les couches les moins politisées étaient par ailleurs fatiguées après des mois d'impasse politique, une campagne électorale paresseuse et le triomphalisme des dirigeants d'UP qui étaient rendus exagérément confiants dans leurs résultats par les sondages. Ces multiples facteurs n'aidèrent pas les électeurs les moins convaincus à se déplacer.

Si les attaques politiques à l'encontre de Unidos Podemos ont eu un certain impact parmi une couche d'électeurs, c’est à cause du contexte général d'une campagne plate et modérée (Monedero, ancien dirigeant de Podemos, expliquait que les débats manquaient de « mordant »). Les dirigeants de Podemos (mais pas tellement ceux de Izquierda Unida) se montrèrent réticents à expliquer leurs positions sur le Venezuela, et évitèrent toutes les questions concernant la Grèce et le sort du gouvernement Syriza. Aidée par une offensive massive des médias, la droite a utilisé la question du Venezuela comme un écran de fumée. Il aurait fallu être en mesure d'expliquer les aspects positifs de la révolution bolivarienne, les raisons pour lesquelles il faut la défendre et le caractère putschiste de l'opposition. Concernant la Grèce, le problème principal est que les dirigeants de Podemos ont exactement le même programme que celui défendu par Tsipras en janvier 2015. Contre l'idée selon laquelle ce programme mène inévitablement à la capitulation et à l’austérité, leur unique — et faible — argument est d'affirmer que « l'Espagne est plus forte que la Grèce, et a donc davantage d'influence vis-à-vis de la Troïka, ce qui lui permettrait de renégocier ses engagements à réduire ses déficits ».

Si les résultats de Unidos Podemos peuvent paraître décevants, ceux-ci doivent toutefois être remis dans un contexte plus général, où depuis 40 ans, aucun autre parti à la gauche du PSOE n'avait recueilli un tel résultat : 5 millions de votes et 71 sièges. Le meilleur résultat précédent était à l'actif du parti communiste en 1979, quand il obtint 10 % des suffrages et 21 sièges.

Le PSOE se maintient, Ciudadanos s'effrite et le PP se renforce

Tous les sondages annonçaient le rapide déclin du PSOE, à l'image des autres partis sociaux-démocrates européens. Mais en perdant 120 000 votes et 5 sièges, le PSOE a réussi à se maintenir à la deuxième place et à garder le même pourcentage qu'en décembre, ce qui était son objectif. Il conserve ses électeurs dans les petites villes et les régions rurales, et parmi les personnes âgées. D'autre part, ses allégations que la formation d'un gouvernement de gauche après décembre a été entravé par Podemos, même si elles sont fausses, semblent avoir eu un impact parmi ses soutiens traditionnels.

Il faut prendre en compte les spécificités de la situation politique espagnole. Malgré une crise économique et sociale importante, la classe dirigeante a su maintenir un gouvernement stable entre 2011 et 2015, le PP jouissant d'une majorité absolue. Ce qui signifie que les autres partis, notamment le PSOE, n'ont pas eu l'occasion d'être mis à l'épreuve, tandis que le mécontentement se concentrait majoritairement contre le PP. Le PSOE n'a eu à mettre en place une politique d’austérité qu'une seule année, sous le gouvernement Zapatero (2010-2011). Ceci contraste avec le PASOK qui a été seul maître d’œuvre de l’austérité sur une plus longue période en Grèce, avant de continuer en s'alliant avec les conservateurs.

Les cinq années de gouvernement PP majoritaire ont créé les conditions d'un développement inégal et combiné des consciences. Une large part de la jeunesse citadine et des travailleurs entrés dans les luttes massives de 2011-2014 en sont arrivés à la conclusion que seul un changement radical était en mesure de régler les problèmes de la société, et se sont ralliés derrière UP. Il existe cependant une couche plus conservatrice parmi les travailleurs qui croit encore que le problème fondamental vient du PP, et que le PSOE peut incarner une alternative modérée à la situation actuelle. La panique générée par le Brexit n'a fait que renforcer les attitudes conservatrices de ces derniers. Comme nous l'avons déjà souligné, le Brexit aura des conséquences réactionnaires (du moins à court terme) pas uniquement au Royaume-Uni, mais à travers toute l'Europe.

Le succès du PP, qui gagne 5 % soit 1,3 million de votants par rapport à décembre, et le déclin relatif de Cuidadanos, qui perd 400 000 votes et 8 sièges, n'est pas difficile à analyser. La progression de UP, amplifiée par les sondages, a poussé une grande partie des électeurs de droite et du centre dans les bras du PP, principale force de la réaction en Espagne. Malgré la corruption avérée du PP, touché chaque semaine par de nouveaux scandales, il a été capable de rallier dernière lui toutes les couches conservatrices de la société. Ciudadanos ne propose rien de fondamentalement différent du PP et n'est pas perçu comme une force de droite fiable. Il a perdu son attrait auprès des électeurs conservateurs dont la principale préoccupation était de faire barrage à UP.

Négociations pour un nouveau gouvernement

Un gouvernement PP-Cuidadanos semble probable. Aucun parti ne souhaite de nouvelles élections, pas plus que les masses. Et, quoique compliquées, les négociations aboutiront certainement à un gouvernement bourgeois. Le PP et Cuidadanos ont 169 sièges, avec le soutien de PNV et de la Coalition des îles Canaries, il leur suffira d'une abstention pour obtenir une courte majorité et former un gouvernement. Celui-ci devra immédiatement mettre en place une politique de coupe budgétaire drastique pour répondre aux exigences de l'UE (8 milliards d'euros de coupe pour cette année et les suivantes), et s'attirera rapidement la haine des masses. Cette victoire est un cadeau empoisonné pour la bourgeoisie, qui préparera le terrain pour une radicalisation dans la prochaine période. Il faut s'attendre à voir de nouvelles mobilisations de masse dans les rues et des luttes se multiplier dans les entreprises. Dans ce contexte, UP pourra poursuivre son ascension s’il arrive à jouer son rôle oppositionnel de façon intelligente.

Rajoy a immédiatement annoncé qu'il appelait une alliance avec le PSOE pour former un gouvernement de coalition particulièrement stable, qui compterait 254 sièges s'il comprend Cuidadanos (176 sièges constituant une majorité absolue). Cette option permettrait au PP de partager la responsabilité de la mise en place de la politique d’austérité, mais serait le début de la fin pour le PSOE. Ce dernier préférerait s'abstenir sur le vote du gouvernement, autorisant ainsi la création d'un gouvernement PP-Cuidadanos tout en restant extérieur. Une grande coalition serait dangereuse pour les partis bourgeois, car elle laisserait UP seul parti d'opposition, préparant son essor dans la période à venir.

Un gouvernement de gauche semble improbable, UP aura des conditions que le PSOE jugera intenables. Un tel gouvernement aura en outre besoin du soutien des partis régionalistes pour obtenir une majorité, et ceux-ci sont particulièrement hostiles à l'idée d'une alliance avec UP. De plus, ils réclament la tenue d'un référendum pour l'indépendance de la Catalogne, ce qui est complètement exclu pour le PSOE.

Les conséquences pour la gauche

Ces résultats auront des conséquences internes pour UP. Ces derniers mois ont été source de tensions entre Íñigo Errejón (secrétaire politique) et Pablo Iglesias (secrétaire général) concernant l'alliance avec Izquierda Unida. Pendant longtemps, l'idée qui a dominé les rangs de Podemos, défendue par Errejón, est que le parti n'était « ni de droite ni de gauche », et qu'il fallait édulcorer son discours pour être plus rassembleur. Errejón a résisté aux alliances avec IU. Cette tendance au sein de Podemos a été battue après l'accord passé au printemps avec IU. Le soir des élections, dans une conférence de presse, Iglesias a affirmé catégoriquement qu'il ne regrettait pas l'alliance avec IU et qu'il continuerait à la défendre.

Mais le lendemain, la tendance d'Errejón avait déjà publié une déclaration virulente pour s'opposer à Pablo Iglesias, remettant ouvertement en cause l'alliance avec IU et s'attaquant à Monedero pour avoir décrit dans un article que la campagne manquait de « mordant », qu'elle proposait des « discours creux » et que Podemos souffrait d'un manque de mobilisation populaire et avait besoin de retourner dans les rues. Du coté de IU, ceux qui s'opposent à l'alliance au sein de l'UP vont eux aussi repasser à l'offensive et renforcer leurs critiques.

Les marxistes doivent défendre l'alliance entre Podemos et Izquierda Unida, qui n'est pas la cause de ces mauvais résultats. Les divisions parmi la gauche et le sectarisme parmi les militants des différents partis doivent être évités à tout prix. Ces mauvais résultats seront analysés par certains comme une preuve que le programme de UP était « trop radical », et qu'il faut à présent le modérer. Mais cela ne ferait que décevoir les soutiens les plus fervents de UP et accentuer les hésitations parmi ceux oscillant entre le PSOE et UP. Unidos Podemos doit au contraire retourner à ses racines en terme de participation de masse (ce qui n'est possible qu'avec des structures démocratiques) et renouer avec un programme radical d'opposition au régime.

En période de crise et sous un nouveau gouvernement PP, UP peut continuer sa progression en expliquant patiemment que les partis de la bourgeoisie n'ont pas de solution aux problèmes actuels, et que la seule voie à suivre est une transformation profonde de la société sous un gouvernement de la gauche radicale. En tant que marxistes, nous insistons sur le fait qu'un tel programme ne peut être mis en œuvre dans les limites du capitalisme. Pour mettre fin aux mesures d’austérité à travers toute l’Europe, il est urgent d'exproprier les ressources de la classe capitaliste afin de les placer sous le contrôle démocratique de l'ensemble de la société, non d'une infime partie de privilégiés.

Depuis l'écriture de cet article, fin avril, un accord a été conclu le 9 mai entre Podemos et Izquierda Unida en vue des élections du 26 juin.


Sauf coup de théâtre, l’impasse parlementaire, en Espagne, devrait aboutir à la convocation de nouvelles élections législatives pour la fin du mois de juin. Depuis les élections du 20 décembre dernier, différentes sortes de « majorités » potentielles ont été discutées, en vue de former un gouvernement ; toutes se sont brisées sur les contradictions de classe qui ne cessent de s’aiguiser, dans le pays. La crise économique et sociale engendre une crise politique et parlementaire.

Avec 21 % de voix et 69 députés, Podemos avait fait une entrée triomphale dans le Parlement espagnol, en décembre. Depuis, il a subi d’incessantes pressions pour modérer son programme et soutenir un gouvernement de coalition du PSOE (socialistes) et de Ciudadanos (centre-droit). Or, l’accord entre ces deux partis ne remettait pas en cause les principales contre-réformes et coupes budgétaires que le gouvernement du Parti Populaire (droite) a mises en œuvre, ces dernières années. Consultés, les adhérents de Podemos ont massivement rejeté la proposition des dirigeants du PSOE (88,2 % de « non », sur 150 000 votants).

De son côté, la direction du PSOE a rejeté la proposition d’un gouvernement PSOE-Podemos-Uzquierda Unida, au prétexte qu’elle refuse le droit à l’autodétermination de la Catalogne. Même les dangereuses « concessions » programmatiques avancées par la direction de Podemos n’ont abouti à rien (à part désorienter les partisans de Podemos). « Concessions » ou pas, la bourgeoisie espagnole ne veut pas d’un gouvernement comprenant Podemos ; elle a besoin d’une politique d’austérité sans faille. Son objectif principal, à ce stade, est d’obtenir du Parti Populaire (PP) qu’il se débarrasse du chef du gouvernement, Mariano Rajoy, car il est trop discrédité. Elle espère qu’un PP « rénové » ouvrira la voie à un gouvernement PP-Ciudadanos.

Dans la perspective de nouvelles élections, nos camarades espagnols de Lucha de clases en appellent à l’unité maximale entre Podemos et Izquierda Unida (IU, incluant le PC espagnol). Cette unité avait fait défaut en décembre dernier ; les logiques d’appareil l’avaient emporté. Cette fois-ci, Pablo Iglesias (Podemos) et Alberto Garzon (IU) déclarent vouloir mener une campagne commune. Il faudra passer des paroles aux actes. Et seul un programme radical, sans « concessions » aux dirigeants procapitalistes du PSOE, pourra susciter l’enthousiasme de larges sections de la jeunesse et des travailleurs.

A l’heure où ces lignes sont écrites (début mars), l’Espagne n’a toujours pas de gouvernement issu des élections législatives de décembre 2015. Toutes les tentatives pour en former un ont échoué. C’est la conséquence immédiate de la fin du bipartisme, en Espagne, c’est-à-dire de la domination du Parti Populaire (PP, droite) et du PSOE (social-démocrate), qui se sont succédé au pouvoir depuis la chute du franquisme. Le Parlement issu des élections législatives est divisé en quatre blocs : le PP (123 députés), Ciudadanos (« centre-droit », 40 députés), le PSOE (90 députés) et Podemos (69 députés, auxquels on peut ajouter les 2 députés de la « Gauche Unie », IU).

Incapable d’obtenir une majorité, le PP du Premier ministre Mariano Rajoy a dû laisser l’initiative aux autres partis. Fin janvier, Pablo Iglesias (Podemos) a proposé au PSOE (et à IU) de former un gouvernement « de progrès, pluriel et proportionnel », qui mettrait un terme aux politiques d’austérité et abrogerait les contre-réformes mises en œuvre par le gouvernement du PP, ces dernières années. Pour élaborer cette proposition, Iglesias s’est appuyé sur les éléments les plus progressistes du programme officiel du PSOE.

Cette proposition « surprise » de Podemos a jeté la direction du PSOE dans un profond embarras. Les électeurs du PSOE y étaient majoritairement favorables. Mais la direction du parti n’a aucune intention de former un gouvernement « progressiste et proportionnel », dans lequel Podemos aurait un poids important. Les dirigeants du PSOE sont dévoués corps et âme aux intérêts de la classe dirigeante espagnole, qui exige de nouvelles coupes budgétaires et la poursuite des politiques d’austérité. Pedro Sanchez (PSOE) s’est alors tourné vers Ciudadanos et a trouvé un accord de gouvernement avec ce parti de droite – sur un programme réactionnaire saupoudré de quelques mesures « sociales ». Mais le Parlement a rejeté cette solution, le 4 mars, le PP et Podemos ayant voté contre.

Polarisation de classe

Cette impasse institutionnelle est le reflet parlementaire d’une énorme polarisation de classe dans un pays frappé de plein fouet par la crise du capitalisme. Le gouvernement du PP a multiplié les attaques – contre le code du travail, mais aussi contre l’éducation et la santé publiques. La crise immobilière a jeté à la rue des centaines de milliers de familles. Selon l’Institut National de Statistiques (INE), 42,4 % des foyers ont des difficultés pour finir le mois. Le 5rapport sur l’état de la pauvreté en Espagne rapporte qu’en 2014, 29,2 % de la population était en situation de pauvreté et/ou d’exclusion sociale, c’est-à-dire vivait avec moins de 633,4 euros par mois. Cela représentait 13,7 millions de personnes, soit 791 000 de plus qu’en 2013, dans un contexte où la population du pays ne cesse de baisser car beaucoup de gens – surtout des jeunes – s’en vont chercher un avenir ailleurs.

Les chômeurs longue durée ne touchent plus aucun revenu, alors que le taux de chômage dépasse les 20 %, officiellement (plus de 50 % chez les jeunes). En mars 2015, 90 % des contrats de travail étaient des CDD inférieurs à 3 mois. Et ainsi de suite. La situation économique et sociale est catastrophique. Cela a provoqué toute une série de mobilisations massives, ces dernières années, puis l’irruption spectaculaire de Podemos, qui a donné une expression politique à la radicalisation de millions de jeunes et de travailleurs.

Perspectives

La classe dirigeante espagnole va continuer de chercher une solution pour former un gouvernement, car elle redoute que de nouvelles élections profitent à Podemos et ses alliés de gauche, au détriment d’un PSOE en pleine crise. Mais même si elle y parvient, ce sera un gouvernement très fragile et rapidement contesté. La crise politique va se poursuivre et s’approfondir, en particulier si l’économie espagnole replonge dans la récession.

Les dirigeants de Podemos maintiennent leur proposition de former un « gouvernement progressiste » avec le PSOE. C’est une stratégie correcte, car elle permet de démasquer les dirigeants du PSOE aux yeux de ses électeurs et militants. Mais comme l’expliquent nos camarades espagnols de Lucha de Clases, Podemos et la Gauche Unie devraient aussi mobiliser dans la rue – dans des manifestations et des meetings de masse – en faveur d’un tel « gouvernement progressiste » et contre les politiques d’austérité en général. Il n’y a pas de temps à perdre. Podemos et la Gauche Unie doivent s’y atteler, main dans la main.

La CUP (Candidature d'Unité Populaire) est un regroupement « anticapitaliste et indépendantiste » qui a connu une ascension en Catalogne au cours de l'année passée. Lors des élections régionales (« autonomes ») du 27 septembre dernier, la CUP a obtenu 8 % des votes, récompensant sa campagne liant la question de l'indépendance de la Catalogne à la radicalité anti-austérité qui émerge dans cette région comme dans toute l'Espagne [1]. Or contre l'avis de sa propre base, la direction de la CUP vient d'abandonner complètement son programme contre l'austérité, en s'accordant le 9 janvier dernier avec les représentants politiques de la bourgeoisie catalane pour former un gouvernement régional sur un programme minimum : l'indépendance nationale. La CUP vient en quelque sorte de reproduire à la sauce catalane la même volte-face dont Tsipras a été l'acteur principal l'été dernier, aux dépens de la base de son parti et du peuple grec.

Accord introuvable 

Les forces indépendantistes ont recueilli 48 % des suffrages aux élections de septembre 2015 : 40 % pour la coalition bourgeoise de Junts pel si (JxSi, « Unis pour le Oui »), et 8 % pour la CUP. Le leader de JxSi, Artur Mas, avait donné un caractère plébiscitaire à ces élections. En cas de victoire, il aurait lancé le « processus » vers une séparation de la Catalogne du reste de l'Etat espagnol [2]. 

Artur Mas est un politicien bourgeois corrompu et discrédité. Son instrumentalisation de la question nationale catalane ne l'empêchait pas de pratiquer comme président régional une politique d'austérité tout aussi sévère que celle provenant de Madrid. Malgré la contestation croissante, il avait toujours déclaré jusqu'à présent que sa propre présence était indispensable pour conduire à bon port le processus vers l'indépendance. En conséquence, il s'est porté naturellement candidat à la présidence de la Generalitat (le parlement régional) de Catalogne. Mais en l'absence d'une majorité absolue (de 2 députés), Mas s'est retrouvé à devoir chercher des alliances, sans y parvenir.

Les dirigeants de la CUP, en particulier leur chef de file parlementaire Antonio Baños, avaient déclaré ces derniers mois qu'ils ne donneraient jamais l'investiture à Mas. Ils ont cependant ouvert une négociation avec Mas, qui s'est concentrée sur un plan d'investissements pour faire face à l'urgence sociale (« plan de choque social »). Les dirigeants de la CUP ont exigé du futur président de la Generalitat des investissements à hauteur de 5 milliards d'euros en politiques sociales. Ils n'ont obtenu que 270 millions. L'accord avec les bourgeois de Junts pel Si semblait bien impossible. La convocation de nouvelles élections régionales était à l'horizon — où la CUP était annoncée comme la force émergente.

Les tiraillements de la CUP

Mise au pied du mur par l'appareil de CDC et ERC (les deux partis composant la coalition bourgeoise Junts pel si) pour obtenir un accord à tout prix, la direction de la CUP a décidé de consulter sa propre base. Une assemblée de tous les militants fut convoquée pour le 29 novembre. Le résultat fut sans appel : les 2/3 environ de l'organisation se prononcèrent contre l'investiture à Mas.

La décision semblait actée. Mais de manière surprenante les dirigeants de la CUP déclarèrent à la suite de ce vote interne qu'ils maintenaient la négociation ouverte avec Junts pel Si, au point d’organiser un nouveau vote des militants après les élections parlementaires espagnoles du 20 décembre.

La nouveauté de cette deuxième consultation interne fut d'ouvrir le vote aux sympathisants de la CUP. Le 27 décembre, 3500 personnes se réunirent au Palais du Sport de Sabadell. Au troisième vote, à bulletin secret, on arriva à une rocambolesque et incroyable parité : 1515 en faveur de l'investiture de Mas, 1515 contre. La décision revenait donc au Comité Fédéral, le plus haut organisme dirigeant de la CUP.

Après avoir consulté des dizaines d'assemblées territoriales du parti, le Comité Fédéral se réunit le 3 janvier et la position contre l'investiture l'emporta de 4 voix. Cette fois il était de clair qu'en l'absence du soutien de la CUP, l'investiture de Mas serait mise en échec et le 10 janvier les Catalans auraient été invités à retourner aux urnes — la date du 6 mars était déjà avancée.

Suicide politique

Cette situation était intolérable pour la bourgeoisie catalane, qui craignait un effondrement du soutien électoral à sa coalition Junts pel si en cas de retour aux urnes. Ils lancèrent alors une campagne féroce contre la CUP, qui trouva un écho au sein même de l'organisation — en particulier son secteur modéré. L'un de ses dirigeants, Poble Lliure, a déclaré publiquement que la décision trahissait le « processus » vers l'indépendance. Rapidement arriva la démission du chef du groupe parlementaire Baños, qui déclara quant à lui ne pas pouvoir défendre la décision prise par le Comité Fédéral.

A son tour, Artur Mas profita de la situation de division interne pour attaquer durement la CUP, accusée de « trahison et de collaborationnisme avec Madrid ». La colère personnelle de Mas était tout à fait compréhensible de son point de vue : il jouait là sa propre crédibilité, déjà largement compromise, tout comme celle de son parti, le CDC. La colère des dirigeants « modérés » de la CUP contre les décisions démocratiques de leur propre parti est beaucoup moins justifiable, en particulier du point de vue des intérêts qu'ils étaient censés représenter — les jeunes et travailleurs catalans. Ces dirigeants ont donc choisi de sacrifier l'intérêt de classe à l'intérêt « national », c'est-à-dire à celui de la bourgeoisie catalane.

Les intenses pressions politiques et médiatiques sur la CUP ont en tout cas produit leur effet. En moins de 48 heures la situation était complètement chamboulée et la décision inversée : la CUP s'est engagée le 9 janvier à donner son soutien parlementaire à l'investiture du candidat de Junts pel si à la tête de la Generalitat catalane, et d'engager ainsi le fameux « processus » d'indépendance. Il s'agit d'un épilogue humiliant et grotesque. L'accord du 9 janvier prévoit entre autres les considérations suivantes :

  • La remise de « deux otages permanents » au parti d'Artur Mas : ces deux députés de la CUP seront pratiquement intégrés au groupe parlementaire de Junts pel si, leur assurant la majorité absolue (64 sur 126).

  • La CUP ne pourra jamais voter pour des propositions générant une certaine instabilité parlementaire, ni les leurs ni celles d'autres groupes parlementaires — la décision souveraine revenant au groupe parlementaire de Junts pel si. Pour résumer, ils seront commandés directement par le groupe de Mas.

  • Les députés de la gauche de la CUP opposés à l'investiture seront obligés de démissionner. On peut supposer qu'à partir de ce jour le même type de pressions s'exercera sur tous les militants critiques et disponibles au front unique avec Ada Colau, la maire de Barcelone, et le mouvement catalan de Podemos, En Comù Podem. Celui-ci est pourtant sorti renforcé des élections parlementaires espagnoles du 20 décembre en Catalogne, renversant leur résultat décevant des élections régionales. Les militants ouverts à cette perspective risquent d'être accusés, selon les mots d'un porte-parole d'un mouvement catalaniste bourgeois (CCI) Castor Bayo, d'être des « infiltrés du communisme espagnol ».

  • Dans la pratique, la CUP devient un protectorat de Junts pel si et sacrifie sa propre existence à la survie d'une force politique pourtant condamnée, comme l'était le CDC d'Artur Mas, avant cet accord honteux.

  • Le tout est accompagné d'une humiliante lettre d'excuses pour les préjudices subits au « processus » d'indépendance et pour leur agressivité à l'encontre de Junts pel si !

En échange, la CUP n'obtient que la substitution d'Artur Mas à la présidence par son bras droit Puigdemont, représentant de la droite du CDC — mais en totale continuité avec les politiques « austéritaires » de Mas, comme lui-même s'est empressé de le déclarer après l'investiture.

La lutte continue, au-delà des barrières nationales !

La montagne a donc accouché d'une souris. La gauche de la CUP, autour de la tendance Endavant, a préféré céder au chantage du secteur modéré de la CUP, qui appelait à l'unité du mouvement. Cette unité factice n'empêche pas la liquidation politique de fait de la CUP, et ne servira qu'à sauver politiquement Mas et son parti, le CDC. Une fois le citron bien pressé, la bourgeoisie catalane donnera un bon coup de pied dans le derrière des « garnements » de la CUP.

Les nouvelles élections qui avaient été annoncées pour le 6 mars devaient être l'occasion d'une grande victoire pour une candidature de rassemblement de la gauche radicale, à partir d'un programme social contre les coupes budgétaires et l'austérité et en défense intransigeante des droits démocratiques du peuple catalan. Dans l'immédiat, cette perspective est donc sacrifiée à l'étreinte mortelle avec la bourgeoisie catalane et ses intérêts propres.

Pour les militants combatifs de la CUP il ne reste qu'un seul chemin : rompre avec cet accord honteux pour s'unir au mouvement En Comù Podem et aux autres forces de gauche radicale qui envisagent une lutte commune en Catalogne et au-delà. C'est la seule voie pour combattre victorieusement les politiques d'austérité, qu'elles proviennent de Madrid ou de Barcelone, en liant les forces du mouvement ouvrier au-delà des barrières nationales.


[1] Voir notre article Elections en Espagne : un coup contre le régime.

[2] Voir notre article Leçons des élections en Catalogne.