Espagne

Le deuxième congrès national de Podemos s’est tenu à Madrid les 11 et 12 février. Ses débats ont suscité de l’intérêt aux quatre coins du monde. Né en 2014 dans la foulée de grandes luttes sociales et du mouvement des Indignés, ce parti est une référence pour des millions de personnes – et pas seulement en Espagne.

Le congrès s’est soldé par une nette victoire des positions défendues par le dirigeant historique, Pablo Iglesias, réélu secrétaire avec 89,1 % des voix. Sa liste au Conseil National a recueilli 51 % des voix et son document politique 55 %. Si on y ajoute les 11 et 13 % du courant « Anticapitalistas », il est clair que Podemos s’ancre à gauche. Avec 34 % des voix, l’aile droite du parti – autour d’Íñigo Errejón – sort vaincue, malgré le soutien que lui apportaient les grands médias et la bourgeoisie du pays.

L’affrontement Iglesias – Errejón

Avant le congrès, une campagne médiatique lénifiante a tenté de discréditer Podemos en résumant ses débats à une simple « lutte des places ». Dans le même temps, le soutien des médias aux idées d’Errejón – contre le « radicalisme » d’Iglesias – visait à transformer Podemos en un parti qui, s’il parvient au pouvoir, capitulerait aisément sous la pression de la classe dirigeante, comme Syriza en Grèce.

Mais, au contraire, les débats du congrès furent le reflet de l’intensification de la polarisation de classe en Espagne. C’est le mérite d’Iglesias d’anticiper, en particulier, les conséquences de la faiblesse du gouvernement de droite de Rajoy, qui est soutenu par les socialistes du PSOE et les « centristes » de Ciudadanos. Le gouvernement sera toujours plus impopulaire à mesure que s’imposeront les contre-réformes, l’austérité et les diktats de l’UE. Iglesias défend la présence de Podemos au Parlement comme un relais des luttes sociales – et celles-ci comme la source décisive du développement futur de Podemos. A l’inverse, Errejón proposait des manœuvres parlementaires avec le PSOE et Ciudadanos, pour démontrer la « gouvernabilité » de Podemos. Cette volonté a été mise en minorité par l’instinct de classe de ses militants et l’expérience concrète des dernières années.

De fait, Podemos a obtenu ses meilleurs résultats électoraux lorsqu’il ancrait son message à gauche, en liant revendications sociales et démocratiques – et en désignant comme ennemi central l’oligarchie économique incarnée par l’Ibex 35 - les multinationales cotées à la bourse de Madrid. Pendant le congrès, Errejón a soutenu que le léger recul électoral de Podemos, en juin 2016, était le fruit du virage à gauche du parti et de son alliance avec Izquierda Unida (la « Gauche Unie »). Or c’est exactement le contraire : suite à l’impasse des élections de décembre 2015, Podemos aurait dû relancer la mobilisation de masse contre Rajoy et ses politiques d’austérité, en déplaçant ainsi le débat dans la rue et la lutte des classes, au lieu de l’enfermer au Parlement.

La position des marxistes

Nos camarades de Lucha de clases, la section espagnole de la TMI, sont actifs dans Podemos et ont apporté un soutien critique aux positions d’Iglesias. Ils ont présenté leurs propres contributions, qui ont fait de bons scores à Madrid. Ils ont insisté sur la place centrale des travailleurs dans le processus de changement et sur la nécessité d’exproprier les secteurs clés de l’économie, sous le contrôle démocratique des salariés. Ils ont aussi souligné la nécessité d’une organisation plus démocratique de Podemos, de façon à permettre un débat politique plus solide à la base. Par exemple, les documents en débat ne sont parvenus aux militants que trois semaines avant le congrès.

Au lendemain du congrès, la presse bourgeoise a relancé sa campagne de « diabolisation » de Podemos. Elle est affolée par le retour déclaré du parti vers les mouvements sociaux. Des mobilisations de masse vont inévitablement se développer contre Rajoy et ses politiques d’austérité. Et c’est bien sur ce terrain que se jouera l’avenir de Podemos.

Pour la neuvième fois, les juridictions internationales viennent de condamner l’Espagne pour sa pratique de la torture et pour ne pas mener d’enquêtes suite aux plaintes des prisonniers basques détenus dans ses prisons. Le gouvernement régional basque a récemment révélé un rapport qui précise les faits : plus de 4000 personnes auraient été torturées entre 1960 et 2013, certaines à plusieurs reprises. L’Etat espagnol nie se livrer à la torture, mais s’en sert effectivement pour obtenir des aveux, ce qui lui permet à la fois de contourner ses propres lois contre cette pratique et de condamner les militants de la cause basque à de lourdes peines.

Le cas de Nekane Txapartegi illustre cette situation scandaleuse. Cette journaliste basque, détenue à Zurich, fait l’objet d’une demande d’extradition déposée par l’Espagne. La Suisse pourrait céder à cette demande pour éviter un gel diplomatique avec l’Espagne, qui reproche à Nekane d’avoir collaboré avec l’ETA en 1999. Mais sa condamnation est fondée sur des aveux prononcés sous la torture, alors qu’elle était détenue dans les sous-sol d’un commissariat de Madrid, sans contacts avec ses proches et ses avocats. Comble de l’horreur, Nekane a été asphyxiée, frappée, dénudée et violée à plusieurs reprises par les agents espagnols.

La prison et la torture sont des moyens utilisés par l’Etat espagnol pour maintenir une chape de plomb sur la société basque, qui est majoritairement favorable à l’auto-détermination. Cette répression est inacceptable. Nous apportons notre soutien à Nekane comme à tous les prisonniers politiques basques, dont nous exigeons la libération. La jeunesse basque aspire à une vie sans répression.

Free Nekane !

L’Espagne connait depuis près d’un an une crise politique qui met les nerfs de la classe dirigeante à vif. Après deux élections législatives (en décembre 2015, puis en juin dernier), le Parlement n’avait toujours pas de majorité gouvernementale. Cette situation alarmait d’autant plus les dirigeants, à l’échelle mondiale, que le montant colossal de la dette publique espagnole (1100 milliards d’euros, 100 % du PIB) est une bombe à retardement dans les fondations de l’économie européenne.

L’austérité et l’incapacité des politiciens à résoudre les problèmes des masses aggravent sans cesse la crise de régime. Tous les piliers de l’ordre traditionnel depuis la fin de la dictature franquiste – monarchie, Eglise, bipartisme – sont minés par des scandales et discrédités. Tel est la cause fondamentale de la profonde crise interne que traverse le PS espagnol (PSOE). Ce pilier – avec le Parti Populaire (PP, droite) – du bipartisme semble engagé dans un affaiblissement irréversible. En conséquence, « Unidos Podemos » – l’alliance entre Podemos et la « Gauche Unie » [1] – est en position d’émerger comme la seule alternative de gauche crédible.

Guerre civile dans le PSOE

Le PSOE est secoué depuis plusieurs semaines par une véritable guerre civile, après que l’aile droite a mené un putsch contre le dirigeant du parti, Pedro Sanchez (photo). Ce dernier avait annoncé vouloir soumettre aux adhérents du PSOE sa proposition de former un « gouvernement de gauche ». Ce faisant, Sanchez cherchait à sauver sa carrière politique et à prévenir un effondrement de son parti.

Cependant, la position de Sanchez était un obstacle aux projets de la classe dirigeante, qui a désespérément besoin d’un solide gouvernement pro-austérité. Le gouvernement du PP a mené une politique d’austérité féroce, ces dernières années, mais il n’a atteint aucun de ses objectifs en termes de réduction des déficits. Or l’UE demande à l’Espagne 15 milliards d’euros de coupes budgétaires au cours des deux prochaines années. La bourgeoisie a donc besoin d’un gouvernement doté d’un soutien ferme au Parlement, pour adopter la prochaine loi budgétaire.

Sanchez ne voulait pas soutenir un tel gouvernement, qui suppose une alliance des députés du PSOE avec ceux du PP. Il comprenait que ce gouvernement deviendrait rapidement très impopulaire, ce qui aggraverait le déclin du PSOE. D’où sa proposition d’un « gouvernement de gauche ». Pour autant, Sanchez savait bien que sa proposition était impossible à réaliser. Après avoir proposé une alliance avec Podemos et Ciudadanos [2] – sans y croire, tant leurs programmes sont opposés – Sanchez a repris la proposition de Podemos, qu’il avait pourtant rejetée au printemps dernier : un gouvernement PSOE-Podemos soutenu par les nationalistes catalans. Cela impliquait d’accepter la possibilité d’un référendum sur l’auto-détermination de la Catalogne, référendum que défend Podemos. Sanchez y était opposé jusqu’alors, car cette question est un tabou inviolable pour la classe dirigeante espagnole, dont les dirigeants du PSOE reflètent toujours les intérêts, en dernière analyse. Surtout, la classe dirigeante ne peut tolérer aucune discussion sur la possibilité d’un gouvernement de coalition incluant Podemos.

C’est dans ce contexte que la droite du PSOE a organisé un putsch contre Sanchez. Il a été mené par la présidente PSOE de l’Andalousie, Suzana Diaz, qui défend la position d’un soutien des députés du PSOE à un gouvernement PP-Ciudadanos. Elle a ordonné à ses partisans de démissionner de l’Exécutif fédéral du parti, afin d’en annuler le mandat. Mais Sanchez, qui luttait pour sa survie politique, a refusé ces démissions et a engagé des manœuvres contre la droite du parti. Malgré les intentions carriéristes de Sanchez, ses manœuvres ont été interprétées à la base comme le refus intransigeant d’un soutien du PSOE à un gouvernement du PP. La mobilisation militante qui s’en est suivie a mis en difficulté Suzana Diaz et ses « rebelles », mais aussi Sanchez lui-même.

Ce dernier ne voulait pas d’une réelle mobilisation de la base. Il a demandé aux adhérents de ne pas se rendre au siège du parti, à Madrid, lors d’un Exécutif fédéral décisif, le 1er octobre. Des centaines de militants du PSOE y ont tout de même afflué pour soutenir Sanchez. Après d’interminables discussions dans un climat irrespirable, le camp de Suzana Diaz l’a emporté par 132 voix contre 107. Au lieu de faire appel à la base, Sanchez a accepté sa défaite, a annoncé sa démission et a insisté sur sa loyauté à l’égard de la nouvelle direction.

La social-démocratie en crise

Finalement, avec la reprise en main de la droite du parti, le PSOE a décidé le 23 octobre de s'abstenir au Parlement, laissant ainsi la coalition entre le PP et Ciudadanos former un gouvernement.

Le PSOE est engagé sur la voie d’une « PASOK-isation » [3]. Comme ailleurs, la social-démocratie espagnole paye le prix de son soutien direct ou tacite à l’austérité. Cette situation inquiète au plus haut point les classes dirigeantes, car elle favorise l’émergence des forces de la « gauche radicale », telle Unidos Podemos en Espagne.

Les pressions sur Podemos vont donc s’intensifier. Ce parti est d’ailleurs traversé par un vif débat entre les partisans d’une modération du programme (autour d’Íñigo Errejón), dans le but de conquérir les électeurs « centristes » – et ceux qui, autour de Pablo Iglesias, défendent la nécessité d’un programme de gauche radical. Ce dernier a déclaré récemment qu’il appellerait à la mobilisation jusqu’à la grève générale si le PP parvenait à former un nouveau gouvernement.

Iglesias a raison : Unidos Podemos a besoin d’une stratégie audacieuse d’opposition parlementaire liée à des mobilisations dans la rue contre toutes les attaques visant les droits démocratiques et les conditions de vie des travailleurs. Cela accélèrerait les contradictions internes à la base et dans l’électorat du PSOE. Mais Podemos doit aussi expliquer que des réformes progressistes ne pourront pas être menées dans les limites du capitalisme espagnol. Comme l’expliquent dans Podemos nos camarades de Lucha de Clases, la section espagnole de la TMI, l’expropriation des grandes entreprises de l’IBEX35 (bourse de Madrid) est une étape incontournable dans la lutte contre les politiques d’austérité.


[1] La principale force politique de la « Gauche Unie » (Izquierda Unida) est le Parti Communiste Espagnol (PCE).
[2] Ciudadanos est un parti « centriste » – en fait, de droite – que la bourgeoisie espagnole a utilisé pour tenter de contrer l’ascension de Podemos.
[3] Du fait de sa politique d’austérité drastique, le PASOK (le PS grec) a chuté de 44 % des voix en 2009 à moins de 5 % des voix en 2015.

Les élections législatives espagnoles ont eu lieu dimanche 26 juin, après des mois d'impasse politique, alors qu'aucun parti n'était en mesure de former un gouvernement suite aux élections de décembre. Les sondages prédisaient la progression de la coalition de la gauche radicale Unidos Podemos (UP , alliance de Podemos et de Izquierda Unida) et un important recul des partis traditionnels de l'establishment. Le parti conservateur PP arrive finalement premier, le PSOE (centre gauche) en seconde place, légèrement devant UP.

Les pourcentages et la répartition des sièges n'ont pas fondamentalement changé depuis les élections de décembre 2015. Unidos Podemos garde le même nombre de députés, et perd plus d'un million de voix. La participation globale baisse de 3,3 %, soit 1,2 million de votants en moins.

Résultats détaillés
Partis Juin 2016 Décembre 2015
PP 33.03% - 137 sièges 28.71 % - 123 sièges
PSOE 22.66% - 86 sièges 22% - 90 sièges
Unidos Podemos 21.1% - 71 sièges 24.49% - 71 sièges
Ciudadanos 13.05% - 32 sièges 13.94% - 40 sièges
ERC (centre-gauche catalan) 2.63% - 9  sièges  
CDC (droite catalane) 2.01% - 8  sièges  
PNV (droite basque) 1.22% - 5  sièges  
Bildu (gauche basque) 0.78% - 2  sièges  

 

Stagnation de Unidos Podemos

La stagnation de UP a été source de déception et de démoralisation auprès des militants, mais l'important est de comprendre les causes de ce résultat en demi-teinte. Il faut noter en premier lieu que la campagne a été assez mal menée. Toute l'activité de UP ces derniers mois s'est focalisée sur le terrain électoral et parlementaire et peu de meetings se sont tenus. La dernière mobilisation remonte à janvier 2015, lors d'une énorme manifestation appelée par Podemos à Madrid.

D'autre part, la campagne n'était pas assez radicale et peu attrayante. Le programme électoral a été édulcoré depuis décembre. En début de campagne, UP a cherché le soutien des électeurs du PSOE en jouant sur leur propre terrain, Pablo Iglesias affirmant notamment vouloir une « nouvelle démocratie sociale ». En se positionnant comme le parti de « la patrie, la loi et le travail » UP a délibérément cherché à convaincre les électeurs les plus modérés, mais ce genre de langage a eu pour conséquence de démobiliser une partie de son électorat de gauche.

À la différence de celle de décembre, la campagne fut complètement déconnectée des luttes qui ont été à l'origine de Podemos (Mouvement 15M, campagnes anti-austérité, mouvement contre les expulsions locatives). Ces questions n'ont figuré dans aucune des vidéos électorales, et n'ont été que rarement mentionnées lors des débats.

La fin de la campagne a cependant témoigné d'une radicalisation du message et d'un certain enthousiasme, particulièrement lors du tout dernier meeting, à Madrid, où Pablo Iglesias a tenu un discours offensif et clairement marqué à gauche, faisant appel aux traditions de la lutte des classes. Le problème est que cet enthousiasme n'a pas dépassé le cadre des personnes assistants aux meetings et n'a pas touché le grand public.

D'autres facteurs, plus circonstanciels ont également joué. Ces élections se sont tenues fin juin, durant un week-end qui est férié dans plusieurs régions espagnoles, ce qui a démobilisé une partie de l'électorat, en particulier chez les jeunes et les citadins, qui constituent la base de l'électorat de UP. De nombreuses personnes parmi les couches les moins politisées étaient par ailleurs fatiguées après des mois d'impasse politique, une campagne électorale paresseuse et le triomphalisme des dirigeants d'UP qui étaient rendus exagérément confiants dans leurs résultats par les sondages. Ces multiples facteurs n'aidèrent pas les électeurs les moins convaincus à se déplacer.

Si les attaques politiques à l'encontre de Unidos Podemos ont eu un certain impact parmi une couche d'électeurs, c’est à cause du contexte général d'une campagne plate et modérée (Monedero, ancien dirigeant de Podemos, expliquait que les débats manquaient de « mordant »). Les dirigeants de Podemos (mais pas tellement ceux de Izquierda Unida) se montrèrent réticents à expliquer leurs positions sur le Venezuela, et évitèrent toutes les questions concernant la Grèce et le sort du gouvernement Syriza. Aidée par une offensive massive des médias, la droite a utilisé la question du Venezuela comme un écran de fumée. Il aurait fallu être en mesure d'expliquer les aspects positifs de la révolution bolivarienne, les raisons pour lesquelles il faut la défendre et le caractère putschiste de l'opposition. Concernant la Grèce, le problème principal est que les dirigeants de Podemos ont exactement le même programme que celui défendu par Tsipras en janvier 2015. Contre l'idée selon laquelle ce programme mène inévitablement à la capitulation et à l’austérité, leur unique — et faible — argument est d'affirmer que « l'Espagne est plus forte que la Grèce, et a donc davantage d'influence vis-à-vis de la Troïka, ce qui lui permettrait de renégocier ses engagements à réduire ses déficits ».

Si les résultats de Unidos Podemos peuvent paraître décevants, ceux-ci doivent toutefois être remis dans un contexte plus général, où depuis 40 ans, aucun autre parti à la gauche du PSOE n'avait recueilli un tel résultat : 5 millions de votes et 71 sièges. Le meilleur résultat précédent était à l'actif du parti communiste en 1979, quand il obtint 10 % des suffrages et 21 sièges.

Le PSOE se maintient, Ciudadanos s'effrite et le PP se renforce

Tous les sondages annonçaient le rapide déclin du PSOE, à l'image des autres partis sociaux-démocrates européens. Mais en perdant 120 000 votes et 5 sièges, le PSOE a réussi à se maintenir à la deuxième place et à garder le même pourcentage qu'en décembre, ce qui était son objectif. Il conserve ses électeurs dans les petites villes et les régions rurales, et parmi les personnes âgées. D'autre part, ses allégations que la formation d'un gouvernement de gauche après décembre a été entravé par Podemos, même si elles sont fausses, semblent avoir eu un impact parmi ses soutiens traditionnels.

Il faut prendre en compte les spécificités de la situation politique espagnole. Malgré une crise économique et sociale importante, la classe dirigeante a su maintenir un gouvernement stable entre 2011 et 2015, le PP jouissant d'une majorité absolue. Ce qui signifie que les autres partis, notamment le PSOE, n'ont pas eu l'occasion d'être mis à l'épreuve, tandis que le mécontentement se concentrait majoritairement contre le PP. Le PSOE n'a eu à mettre en place une politique d’austérité qu'une seule année, sous le gouvernement Zapatero (2010-2011). Ceci contraste avec le PASOK qui a été seul maître d’œuvre de l’austérité sur une plus longue période en Grèce, avant de continuer en s'alliant avec les conservateurs.

Les cinq années de gouvernement PP majoritaire ont créé les conditions d'un développement inégal et combiné des consciences. Une large part de la jeunesse citadine et des travailleurs entrés dans les luttes massives de 2011-2014 en sont arrivés à la conclusion que seul un changement radical était en mesure de régler les problèmes de la société, et se sont ralliés derrière UP. Il existe cependant une couche plus conservatrice parmi les travailleurs qui croit encore que le problème fondamental vient du PP, et que le PSOE peut incarner une alternative modérée à la situation actuelle. La panique générée par le Brexit n'a fait que renforcer les attitudes conservatrices de ces derniers. Comme nous l'avons déjà souligné, le Brexit aura des conséquences réactionnaires (du moins à court terme) pas uniquement au Royaume-Uni, mais à travers toute l'Europe.

Le succès du PP, qui gagne 5 % soit 1,3 million de votants par rapport à décembre, et le déclin relatif de Cuidadanos, qui perd 400 000 votes et 8 sièges, n'est pas difficile à analyser. La progression de UP, amplifiée par les sondages, a poussé une grande partie des électeurs de droite et du centre dans les bras du PP, principale force de la réaction en Espagne. Malgré la corruption avérée du PP, touché chaque semaine par de nouveaux scandales, il a été capable de rallier dernière lui toutes les couches conservatrices de la société. Ciudadanos ne propose rien de fondamentalement différent du PP et n'est pas perçu comme une force de droite fiable. Il a perdu son attrait auprès des électeurs conservateurs dont la principale préoccupation était de faire barrage à UP.

Négociations pour un nouveau gouvernement

Un gouvernement PP-Cuidadanos semble probable. Aucun parti ne souhaite de nouvelles élections, pas plus que les masses. Et, quoique compliquées, les négociations aboutiront certainement à un gouvernement bourgeois. Le PP et Cuidadanos ont 169 sièges, avec le soutien de PNV et de la Coalition des îles Canaries, il leur suffira d'une abstention pour obtenir une courte majorité et former un gouvernement. Celui-ci devra immédiatement mettre en place une politique de coupe budgétaire drastique pour répondre aux exigences de l'UE (8 milliards d'euros de coupe pour cette année et les suivantes), et s'attirera rapidement la haine des masses. Cette victoire est un cadeau empoisonné pour la bourgeoisie, qui préparera le terrain pour une radicalisation dans la prochaine période. Il faut s'attendre à voir de nouvelles mobilisations de masse dans les rues et des luttes se multiplier dans les entreprises. Dans ce contexte, UP pourra poursuivre son ascension s’il arrive à jouer son rôle oppositionnel de façon intelligente.

Rajoy a immédiatement annoncé qu'il appelait une alliance avec le PSOE pour former un gouvernement de coalition particulièrement stable, qui compterait 254 sièges s'il comprend Cuidadanos (176 sièges constituant une majorité absolue). Cette option permettrait au PP de partager la responsabilité de la mise en place de la politique d’austérité, mais serait le début de la fin pour le PSOE. Ce dernier préférerait s'abstenir sur le vote du gouvernement, autorisant ainsi la création d'un gouvernement PP-Cuidadanos tout en restant extérieur. Une grande coalition serait dangereuse pour les partis bourgeois, car elle laisserait UP seul parti d'opposition, préparant son essor dans la période à venir.

Un gouvernement de gauche semble improbable, UP aura des conditions que le PSOE jugera intenables. Un tel gouvernement aura en outre besoin du soutien des partis régionalistes pour obtenir une majorité, et ceux-ci sont particulièrement hostiles à l'idée d'une alliance avec UP. De plus, ils réclament la tenue d'un référendum pour l'indépendance de la Catalogne, ce qui est complètement exclu pour le PSOE.

Les conséquences pour la gauche

Ces résultats auront des conséquences internes pour UP. Ces derniers mois ont été source de tensions entre Íñigo Errejón (secrétaire politique) et Pablo Iglesias (secrétaire général) concernant l'alliance avec Izquierda Unida. Pendant longtemps, l'idée qui a dominé les rangs de Podemos, défendue par Errejón, est que le parti n'était « ni de droite ni de gauche », et qu'il fallait édulcorer son discours pour être plus rassembleur. Errejón a résisté aux alliances avec IU. Cette tendance au sein de Podemos a été battue après l'accord passé au printemps avec IU. Le soir des élections, dans une conférence de presse, Iglesias a affirmé catégoriquement qu'il ne regrettait pas l'alliance avec IU et qu'il continuerait à la défendre.

Mais le lendemain, la tendance d'Errejón avait déjà publié une déclaration virulente pour s'opposer à Pablo Iglesias, remettant ouvertement en cause l'alliance avec IU et s'attaquant à Monedero pour avoir décrit dans un article que la campagne manquait de « mordant », qu'elle proposait des « discours creux » et que Podemos souffrait d'un manque de mobilisation populaire et avait besoin de retourner dans les rues. Du coté de IU, ceux qui s'opposent à l'alliance au sein de l'UP vont eux aussi repasser à l'offensive et renforcer leurs critiques.

Les marxistes doivent défendre l'alliance entre Podemos et Izquierda Unida, qui n'est pas la cause de ces mauvais résultats. Les divisions parmi la gauche et le sectarisme parmi les militants des différents partis doivent être évités à tout prix. Ces mauvais résultats seront analysés par certains comme une preuve que le programme de UP était « trop radical », et qu'il faut à présent le modérer. Mais cela ne ferait que décevoir les soutiens les plus fervents de UP et accentuer les hésitations parmi ceux oscillant entre le PSOE et UP. Unidos Podemos doit au contraire retourner à ses racines en terme de participation de masse (ce qui n'est possible qu'avec des structures démocratiques) et renouer avec un programme radical d'opposition au régime.

En période de crise et sous un nouveau gouvernement PP, UP peut continuer sa progression en expliquant patiemment que les partis de la bourgeoisie n'ont pas de solution aux problèmes actuels, et que la seule voie à suivre est une transformation profonde de la société sous un gouvernement de la gauche radicale. En tant que marxistes, nous insistons sur le fait qu'un tel programme ne peut être mis en œuvre dans les limites du capitalisme. Pour mettre fin aux mesures d’austérité à travers toute l’Europe, il est urgent d'exproprier les ressources de la classe capitaliste afin de les placer sous le contrôle démocratique de l'ensemble de la société, non d'une infime partie de privilégiés.

Depuis l'écriture de cet article, fin avril, un accord a été conclu le 9 mai entre Podemos et Izquierda Unida en vue des élections du 26 juin.


Sauf coup de théâtre, l’impasse parlementaire, en Espagne, devrait aboutir à la convocation de nouvelles élections législatives pour la fin du mois de juin. Depuis les élections du 20 décembre dernier, différentes sortes de « majorités » potentielles ont été discutées, en vue de former un gouvernement ; toutes se sont brisées sur les contradictions de classe qui ne cessent de s’aiguiser, dans le pays. La crise économique et sociale engendre une crise politique et parlementaire.

Avec 21 % de voix et 69 députés, Podemos avait fait une entrée triomphale dans le Parlement espagnol, en décembre. Depuis, il a subi d’incessantes pressions pour modérer son programme et soutenir un gouvernement de coalition du PSOE (socialistes) et de Ciudadanos (centre-droit). Or, l’accord entre ces deux partis ne remettait pas en cause les principales contre-réformes et coupes budgétaires que le gouvernement du Parti Populaire (droite) a mises en œuvre, ces dernières années. Consultés, les adhérents de Podemos ont massivement rejeté la proposition des dirigeants du PSOE (88,2 % de « non », sur 150 000 votants).

De son côté, la direction du PSOE a rejeté la proposition d’un gouvernement PSOE-Podemos-Uzquierda Unida, au prétexte qu’elle refuse le droit à l’autodétermination de la Catalogne. Même les dangereuses « concessions » programmatiques avancées par la direction de Podemos n’ont abouti à rien (à part désorienter les partisans de Podemos). « Concessions » ou pas, la bourgeoisie espagnole ne veut pas d’un gouvernement comprenant Podemos ; elle a besoin d’une politique d’austérité sans faille. Son objectif principal, à ce stade, est d’obtenir du Parti Populaire (PP) qu’il se débarrasse du chef du gouvernement, Mariano Rajoy, car il est trop discrédité. Elle espère qu’un PP « rénové » ouvrira la voie à un gouvernement PP-Ciudadanos.

Dans la perspective de nouvelles élections, nos camarades espagnols de Lucha de clases en appellent à l’unité maximale entre Podemos et Izquierda Unida (IU, incluant le PC espagnol). Cette unité avait fait défaut en décembre dernier ; les logiques d’appareil l’avaient emporté. Cette fois-ci, Pablo Iglesias (Podemos) et Alberto Garzon (IU) déclarent vouloir mener une campagne commune. Il faudra passer des paroles aux actes. Et seul un programme radical, sans « concessions » aux dirigeants procapitalistes du PSOE, pourra susciter l’enthousiasme de larges sections de la jeunesse et des travailleurs.

A l’heure où ces lignes sont écrites (début mars), l’Espagne n’a toujours pas de gouvernement issu des élections législatives de décembre 2015. Toutes les tentatives pour en former un ont échoué. C’est la conséquence immédiate de la fin du bipartisme, en Espagne, c’est-à-dire de la domination du Parti Populaire (PP, droite) et du PSOE (social-démocrate), qui se sont succédé au pouvoir depuis la chute du franquisme. Le Parlement issu des élections législatives est divisé en quatre blocs : le PP (123 députés), Ciudadanos (« centre-droit », 40 députés), le PSOE (90 députés) et Podemos (69 députés, auxquels on peut ajouter les 2 députés de la « Gauche Unie », IU).

Incapable d’obtenir une majorité, le PP du Premier ministre Mariano Rajoy a dû laisser l’initiative aux autres partis. Fin janvier, Pablo Iglesias (Podemos) a proposé au PSOE (et à IU) de former un gouvernement « de progrès, pluriel et proportionnel », qui mettrait un terme aux politiques d’austérité et abrogerait les contre-réformes mises en œuvre par le gouvernement du PP, ces dernières années. Pour élaborer cette proposition, Iglesias s’est appuyé sur les éléments les plus progressistes du programme officiel du PSOE.

Cette proposition « surprise » de Podemos a jeté la direction du PSOE dans un profond embarras. Les électeurs du PSOE y étaient majoritairement favorables. Mais la direction du parti n’a aucune intention de former un gouvernement « progressiste et proportionnel », dans lequel Podemos aurait un poids important. Les dirigeants du PSOE sont dévoués corps et âme aux intérêts de la classe dirigeante espagnole, qui exige de nouvelles coupes budgétaires et la poursuite des politiques d’austérité. Pedro Sanchez (PSOE) s’est alors tourné vers Ciudadanos et a trouvé un accord de gouvernement avec ce parti de droite – sur un programme réactionnaire saupoudré de quelques mesures « sociales ». Mais le Parlement a rejeté cette solution, le 4 mars, le PP et Podemos ayant voté contre.

Polarisation de classe

Cette impasse institutionnelle est le reflet parlementaire d’une énorme polarisation de classe dans un pays frappé de plein fouet par la crise du capitalisme. Le gouvernement du PP a multiplié les attaques – contre le code du travail, mais aussi contre l’éducation et la santé publiques. La crise immobilière a jeté à la rue des centaines de milliers de familles. Selon l’Institut National de Statistiques (INE), 42,4 % des foyers ont des difficultés pour finir le mois. Le 5rapport sur l’état de la pauvreté en Espagne rapporte qu’en 2014, 29,2 % de la population était en situation de pauvreté et/ou d’exclusion sociale, c’est-à-dire vivait avec moins de 633,4 euros par mois. Cela représentait 13,7 millions de personnes, soit 791 000 de plus qu’en 2013, dans un contexte où la population du pays ne cesse de baisser car beaucoup de gens – surtout des jeunes – s’en vont chercher un avenir ailleurs.

Les chômeurs longue durée ne touchent plus aucun revenu, alors que le taux de chômage dépasse les 20 %, officiellement (plus de 50 % chez les jeunes). En mars 2015, 90 % des contrats de travail étaient des CDD inférieurs à 3 mois. Et ainsi de suite. La situation économique et sociale est catastrophique. Cela a provoqué toute une série de mobilisations massives, ces dernières années, puis l’irruption spectaculaire de Podemos, qui a donné une expression politique à la radicalisation de millions de jeunes et de travailleurs.

Perspectives

La classe dirigeante espagnole va continuer de chercher une solution pour former un gouvernement, car elle redoute que de nouvelles élections profitent à Podemos et ses alliés de gauche, au détriment d’un PSOE en pleine crise. Mais même si elle y parvient, ce sera un gouvernement très fragile et rapidement contesté. La crise politique va se poursuivre et s’approfondir, en particulier si l’économie espagnole replonge dans la récession.

Les dirigeants de Podemos maintiennent leur proposition de former un « gouvernement progressiste » avec le PSOE. C’est une stratégie correcte, car elle permet de démasquer les dirigeants du PSOE aux yeux de ses électeurs et militants. Mais comme l’expliquent nos camarades espagnols de Lucha de Clases, Podemos et la Gauche Unie devraient aussi mobiliser dans la rue – dans des manifestations et des meetings de masse – en faveur d’un tel « gouvernement progressiste » et contre les politiques d’austérité en général. Il n’y a pas de temps à perdre. Podemos et la Gauche Unie doivent s’y atteler, main dans la main.

La CUP (Candidature d'Unité Populaire) est un regroupement « anticapitaliste et indépendantiste » qui a connu une ascension en Catalogne au cours de l'année passée. Lors des élections régionales (« autonomes ») du 27 septembre dernier, la CUP a obtenu 8 % des votes, récompensant sa campagne liant la question de l'indépendance de la Catalogne à la radicalité anti-austérité qui émerge dans cette région comme dans toute l'Espagne [1]. Or contre l'avis de sa propre base, la direction de la CUP vient d'abandonner complètement son programme contre l'austérité, en s'accordant le 9 janvier dernier avec les représentants politiques de la bourgeoisie catalane pour former un gouvernement régional sur un programme minimum : l'indépendance nationale. La CUP vient en quelque sorte de reproduire à la sauce catalane la même volte-face dont Tsipras a été l'acteur principal l'été dernier, aux dépens de la base de son parti et du peuple grec.

Accord introuvable 

Les forces indépendantistes ont recueilli 48 % des suffrages aux élections de septembre 2015 : 40 % pour la coalition bourgeoise de Junts pel si (JxSi, « Unis pour le Oui »), et 8 % pour la CUP. Le leader de JxSi, Artur Mas, avait donné un caractère plébiscitaire à ces élections. En cas de victoire, il aurait lancé le « processus » vers une séparation de la Catalogne du reste de l'Etat espagnol [2]. 

Artur Mas est un politicien bourgeois corrompu et discrédité. Son instrumentalisation de la question nationale catalane ne l'empêchait pas de pratiquer comme président régional une politique d'austérité tout aussi sévère que celle provenant de Madrid. Malgré la contestation croissante, il avait toujours déclaré jusqu'à présent que sa propre présence était indispensable pour conduire à bon port le processus vers l'indépendance. En conséquence, il s'est porté naturellement candidat à la présidence de la Generalitat (le parlement régional) de Catalogne. Mais en l'absence d'une majorité absolue (de 2 députés), Mas s'est retrouvé à devoir chercher des alliances, sans y parvenir.

Les dirigeants de la CUP, en particulier leur chef de file parlementaire Antonio Baños, avaient déclaré ces derniers mois qu'ils ne donneraient jamais l'investiture à Mas. Ils ont cependant ouvert une négociation avec Mas, qui s'est concentrée sur un plan d'investissements pour faire face à l'urgence sociale (« plan de choque social »). Les dirigeants de la CUP ont exigé du futur président de la Generalitat des investissements à hauteur de 5 milliards d'euros en politiques sociales. Ils n'ont obtenu que 270 millions. L'accord avec les bourgeois de Junts pel Si semblait bien impossible. La convocation de nouvelles élections régionales était à l'horizon — où la CUP était annoncée comme la force émergente.

Les tiraillements de la CUP

Mise au pied du mur par l'appareil de CDC et ERC (les deux partis composant la coalition bourgeoise Junts pel si) pour obtenir un accord à tout prix, la direction de la CUP a décidé de consulter sa propre base. Une assemblée de tous les militants fut convoquée pour le 29 novembre. Le résultat fut sans appel : les 2/3 environ de l'organisation se prononcèrent contre l'investiture à Mas.

La décision semblait actée. Mais de manière surprenante les dirigeants de la CUP déclarèrent à la suite de ce vote interne qu'ils maintenaient la négociation ouverte avec Junts pel Si, au point d’organiser un nouveau vote des militants après les élections parlementaires espagnoles du 20 décembre.

La nouveauté de cette deuxième consultation interne fut d'ouvrir le vote aux sympathisants de la CUP. Le 27 décembre, 3500 personnes se réunirent au Palais du Sport de Sabadell. Au troisième vote, à bulletin secret, on arriva à une rocambolesque et incroyable parité : 1515 en faveur de l'investiture de Mas, 1515 contre. La décision revenait donc au Comité Fédéral, le plus haut organisme dirigeant de la CUP.

Après avoir consulté des dizaines d'assemblées territoriales du parti, le Comité Fédéral se réunit le 3 janvier et la position contre l'investiture l'emporta de 4 voix. Cette fois il était de clair qu'en l'absence du soutien de la CUP, l'investiture de Mas serait mise en échec et le 10 janvier les Catalans auraient été invités à retourner aux urnes — la date du 6 mars était déjà avancée.

Suicide politique

Cette situation était intolérable pour la bourgeoisie catalane, qui craignait un effondrement du soutien électoral à sa coalition Junts pel si en cas de retour aux urnes. Ils lancèrent alors une campagne féroce contre la CUP, qui trouva un écho au sein même de l'organisation — en particulier son secteur modéré. L'un de ses dirigeants, Poble Lliure, a déclaré publiquement que la décision trahissait le « processus » vers l'indépendance. Rapidement arriva la démission du chef du groupe parlementaire Baños, qui déclara quant à lui ne pas pouvoir défendre la décision prise par le Comité Fédéral.

A son tour, Artur Mas profita de la situation de division interne pour attaquer durement la CUP, accusée de « trahison et de collaborationnisme avec Madrid ». La colère personnelle de Mas était tout à fait compréhensible de son point de vue : il jouait là sa propre crédibilité, déjà largement compromise, tout comme celle de son parti, le CDC. La colère des dirigeants « modérés » de la CUP contre les décisions démocratiques de leur propre parti est beaucoup moins justifiable, en particulier du point de vue des intérêts qu'ils étaient censés représenter — les jeunes et travailleurs catalans. Ces dirigeants ont donc choisi de sacrifier l'intérêt de classe à l'intérêt « national », c'est-à-dire à celui de la bourgeoisie catalane.

Les intenses pressions politiques et médiatiques sur la CUP ont en tout cas produit leur effet. En moins de 48 heures la situation était complètement chamboulée et la décision inversée : la CUP s'est engagée le 9 janvier à donner son soutien parlementaire à l'investiture du candidat de Junts pel si à la tête de la Generalitat catalane, et d'engager ainsi le fameux « processus » d'indépendance. Il s'agit d'un épilogue humiliant et grotesque. L'accord du 9 janvier prévoit entre autres les considérations suivantes :

  • La remise de « deux otages permanents » au parti d'Artur Mas : ces deux députés de la CUP seront pratiquement intégrés au groupe parlementaire de Junts pel si, leur assurant la majorité absolue (64 sur 126).

  • La CUP ne pourra jamais voter pour des propositions générant une certaine instabilité parlementaire, ni les leurs ni celles d'autres groupes parlementaires — la décision souveraine revenant au groupe parlementaire de Junts pel si. Pour résumer, ils seront commandés directement par le groupe de Mas.

  • Les députés de la gauche de la CUP opposés à l'investiture seront obligés de démissionner. On peut supposer qu'à partir de ce jour le même type de pressions s'exercera sur tous les militants critiques et disponibles au front unique avec Ada Colau, la maire de Barcelone, et le mouvement catalan de Podemos, En Comù Podem. Celui-ci est pourtant sorti renforcé des élections parlementaires espagnoles du 20 décembre en Catalogne, renversant leur résultat décevant des élections régionales. Les militants ouverts à cette perspective risquent d'être accusés, selon les mots d'un porte-parole d'un mouvement catalaniste bourgeois (CCI) Castor Bayo, d'être des « infiltrés du communisme espagnol ».

  • Dans la pratique, la CUP devient un protectorat de Junts pel si et sacrifie sa propre existence à la survie d'une force politique pourtant condamnée, comme l'était le CDC d'Artur Mas, avant cet accord honteux.

  • Le tout est accompagné d'une humiliante lettre d'excuses pour les préjudices subits au « processus » d'indépendance et pour leur agressivité à l'encontre de Junts pel si !

En échange, la CUP n'obtient que la substitution d'Artur Mas à la présidence par son bras droit Puigdemont, représentant de la droite du CDC — mais en totale continuité avec les politiques « austéritaires » de Mas, comme lui-même s'est empressé de le déclarer après l'investiture.

La lutte continue, au-delà des barrières nationales !

La montagne a donc accouché d'une souris. La gauche de la CUP, autour de la tendance Endavant, a préféré céder au chantage du secteur modéré de la CUP, qui appelait à l'unité du mouvement. Cette unité factice n'empêche pas la liquidation politique de fait de la CUP, et ne servira qu'à sauver politiquement Mas et son parti, le CDC. Une fois le citron bien pressé, la bourgeoisie catalane donnera un bon coup de pied dans le derrière des « garnements » de la CUP.

Les nouvelles élections qui avaient été annoncées pour le 6 mars devaient être l'occasion d'une grande victoire pour une candidature de rassemblement de la gauche radicale, à partir d'un programme social contre les coupes budgétaires et l'austérité et en défense intransigeante des droits démocratiques du peuple catalan. Dans l'immédiat, cette perspective est donc sacrifiée à l'étreinte mortelle avec la bourgeoisie catalane et ses intérêts propres.

Pour les militants combatifs de la CUP il ne reste qu'un seul chemin : rompre avec cet accord honteux pour s'unir au mouvement En Comù Podem et aux autres forces de gauche radicale qui envisagent une lutte commune en Catalogne et au-delà. C'est la seule voie pour combattre victorieusement les politiques d'austérité, qu'elles proviennent de Madrid ou de Barcelone, en liant les forces du mouvement ouvrier au-delà des barrières nationales.


[1] Voir notre article Elections en Espagne : un coup contre le régime.

[2] Voir notre article Leçons des élections en Catalogne.

Après l’annonce des résultats des élections du 20 décembre dernier, un porte-parole du Parti Populaire (PP, droite) a déclaré que l’Espagne était « ingouvernable ». Du point de vue de la bourgeoisie, c’est exact. Les élections ont débouché sur un Parlement fragmenté, reflet de la polarisation de classes dans le pays. En remontant la pente, ces dernières semaines, Podemos (20,7 %) a fragilisé le PSOE (22 %).

C’est la fin du bipartisme établi après la mort de Franco, pour assurer le maintien du régime capitaliste. La croissance de Podemos, sur la vague d’une radicalisation des masses, a balayé toutes les soupapes de sécurité de la démocratie bourgeoise espagnole. Avec 28,7 % des suffrages, le PP arrive en tête, mais recule de 15,9 % et de 4 millions de voix depuis 2011. « Ciudadanos » (13,9 %) réalise une contre-performance. Malgré les efforts des médias et des capitalistes, nombre de ses électeurs potentiels ont fini par comprendre qu’il s’agissait d’un parti réactionnaire, une roue de secours de la bourgeoisie. Quant au PSOE, il a reculé de 6,7 % et de plus de 1,5 million de voix depuis 2011. Une section croissante de la population comprend que les problèmes de la société ne peuvent plus être résolus par les politiques « modérées » du PSOE, qui ne sont désormais qu’une version « modérée » de l’austérité.

La croissance de Podemos illustre cette volonté d’un changement radical. Créé en février 2014, il a connu une ascension fulgurante et arrive troisième à ces élections. Longtemps, les sondages l’ont placé derrière Ciudadanos. Mais après une phase de stagnation en 2015, Podemos est reparti de l’avant grâce à une campagne radicale, un discours clairement de gauche et des références à la lutte des classes – aujourd’hui et dans l’histoire du pays. Le rôle central d’Ada Colau, dirigeante des luttes anti-expulsions et maire de Barcelone, a symbolisé ce tournant de la campagne de Podemos.

La coalition « Izquierda Unida » (IU, fondée par le PC espagnol) recueille près d’un million de voix (3,7 %). Ce résultat doit être nuancé, car il ne tient pas compte de la Galice et de la Catalogne, où IU était dans une coalition avec Podemos. Alberto Garzón (IU) a mené une bonne campagne, très à gauche. Mais c’est tout de même le plus mauvais résultat de l’histoire d’IU, conséquence de décennies d’erreurs et d’aveuglements bureaucratiques de sa direction. Reste que Podemos et IU totalisent ensemble plus d’un demi-million de voix de plus que le PSOE.

Qui a voté pour Podemos ?

L’analyse des votes donne un instantané de la situation politique en Espagne. Podemos a obtenu ses meilleurs résultats dans les grandes villes, tandis que le PP et le PSOE conservent une base vieillissante dans les petites villes et les zones rurales. Podemos et ses alliés ont dépassé le PSOE dans les grandes villes – à l’exception de Séville et Málaga, bastions historiques du PSOE. Mais Podemos est aussi arrivé premier dans les banlieues des grandes villes, les « ceintures rouges » où sont concentrés les gros bataillons de la classe ouvrière. C’est aussi dans ces zones que s’est concentrée la forte augmentation de la participation, tandis que l’abstention n’a augmenté que dans les zones rurales acquises au PP ou au PSOE. Cela reflète l’esprit d’offensive du salariat urbain. Compte tenu de l’abstention, le PSOE et ses bastions ruraux ont été avantagés vis-à-vis des villes, obtenant 21 députés de plus que Podemos, malgré un nombre de voix à peine supérieur.

En Catalogne, En Comú Podem – qui regroupait Podemos et d’autres groupes de la gauche radicale – est désormais la première force politique en nombre de voix, sous la direction d’Ada Colau. La campagne d’En Comú a été très radicale et a abordé la question nationale sans ambiguïté. Elle a défendu le droit à l’auto-détermination de la Catalogne et a fait d’un référendum sur l’indépendance la condition de tout accord avec d’autres forces. C’est ce qui lui a permis de battre les nationalistes bourgeois d’Artur Mas, qui ont perdu près de la moitié de leurs électeurs. Comme nous l’expliquions à l’époque, la polarisation sur la question nationale, aux élections régionales de septembre dernier, masquait une polarisation de classe : beaucoup de jeunes et de travailleurs voyaient dans un vote pour les nationalistes un moyen de s’opposer au gouvernement de droite de Madrid.

Des coalitions vacillantes

La période à venir sera marquée par l’instabilité et les luttes. Il sera très difficile, pour la bourgeoisie, de mettre sur pied un gouvernement stable – c’est-à-dire capable de poursuivre la politique d’austérité. L’échec de Ciudadanos a balayé l’espoir d’une coalition PP-Ciudadanos disposant d’une majorité absolue. Il reste trois possibilités.

La première serait une « grande coalition » PP-PSOE. Ces deux partis ont déjà collaboré dans des gouvernements régionaux et bénéficient de la confiance de la bourgeoisie. Ils auraient une large majorité : 213 députés sur 350. Néanmoins, cela signerait la fin politique du PSOE, comme ce fut le cas du PASOK grec (après sa participation à un gouvernement de coalition avec la droite). Le régime bourgeois se retrouverait alors sans protection sur son flanc gauche. Il est néanmoins possible que les capitalistes poussent à un tel accord et gardent en réserve Ciudadanos. Des voix à la droite du PSOE poussent déjà dans cette direction.

La deuxième option serait un accord entre le PSOE et Podemos, qui devrait aussi intégrer d’autres forces de gauche pour disposer d’une majorité absolue (très courte). Plusieurs éléments rendent difficile un tel accord. Le PSOE s’est posé en adversaire d’un référendum sur l’indépendance de la Catalogne et de toute réforme électorale, deux points sur lesquels Podemos s’est fermement engagé pendant la campagne. De façon plus générale, le PSOE et Podemos disposant à peu près du même nombre de voix, le PSOE serait contraint de faire sans cesse des concessions à Podemos. La classe dirigeante y est fermement opposée et fait pression sur le PSOE contre un tel accord. Pour toutes ces raisons, un tel scénario est peu probable.

Enfin, la troisième option est un retour aux urnes dans quelques mois, dès que le PP se sentira assez fort pour espérer obtenir une majorité absolue. Mais c’est une perspective très incertaine et que redoutent les dirigeants du PSOE, car ils sentent bien qu’ils sont sur le déclin.

Ainsi, toutes les options sont mauvaises du point de vue de la classe dirigeante. En dernière analyse, cela reflète l’intensité de lutte des classes en Espagne. La bourgeoisie est sur la défensive.

Quelle voie pour Podemos ?

A présent, Podemos doit passer à l’offensive et placer le PSOE face à ses contradictions. Toute discussion avec le PSOE doit poser comme préalable l’abrogation des lois réactionnaires du PP et de toutes les mesures d’austérité. Un refus du PSOE exposerait le caractère pro-austérité de ses dirigeants. La défense du droit à l’auto-détermination devra également occuper une place centrale dans l’activité parlementaire de Podemos.

Selon toute probabilité, Podemos sera désormais le principal parti d’opposition. Il doit proposer aux autres forces de gauche (IU en tête) un front commun contre l’austérité. Ces 18 derniers mois, l’attention des masses était concentrée sur le terrain électoral. Mais face à un nouveau gouvernement bourgeois, ce sont les grèves et manifestations de masse qui reviennent à l’ordre du jour, comme dans les années 2011-2014. Podemos devra se placer à l’avant-garde de ces mouvements et utiliser sa capacité de mobilisation dans les rues.

Podemos a dépassé sa phase de stagnation grâce à un langage de classe. Pablo Iglesias et Ada Colau ont parlé de la classe ouvrière et du socialisme. Ils ont fait appel aux traditions révolutionnaires des peuples d’Espagne. Podemos doit continuer dans cette voie. La classe ouvrière espagnole est entrée en mouvement, mais elle a besoin d’un programme qui tire les leçons de l’échec de Syriza en Grèce. Un programme de transition vers le socialisme trouverait un écho chez des millions d’Espagnols et préparerait le terrain de la prochaine révolution espagnole.

En Espagne, en début d’année, le parti de gauche Podemos se trouvait à la première place des sondages, totalisant environ 30 % des voix. Depuis, il a chuté à la troisième place, avec seulement 16 % d’intention de vote. Natalie Ziermann retrace les raisons de cette surprenante évolution.


Le 24 mai dernier se sont tenues en Espagne des élections communales et régionales (dans 13 des 17 régions du pays). Au niveau régional, Podemos est parvenu à entrer dans les 13 parlements, en obtenant entre 8 % (Estrémadure) et 20,5 % (Aragon) des voix. En Catalogne, lors du vote sur la question nationale, l’alliance « Catalunya Si » menée par Podemos a atteint 9 %.

Les résultats des élections communales, qui ont eu lieu en même temps, sont toutefois plus parlants : les alliances émergeant des luttes sociales ont largement dominé. Un exemple édifiant en est « Barcelona en Comú » (Barcelone en commun), une alliance organisée autour de la militante anti-expulsion Ada Colau. Les courants ou partis de gauche comme Podemos ou IU (Izquierda Unida, Gauche Unie) n’apparurent sur ces listes qu’en tant que soutiens. C’est ainsi que Madrid est passée du Parti Populaire (PP, conservateur) à « Ahora Madrid », Barcelone du CiU (nationalistes bourgeois catalans) à « Barcelona en Comú », Valence du PP à Compromís (Coalition engagement) et Saragosse du PSOE (social-démocratie) à « Zaragoza en Comú ». Les plus grandes villes espagnoles se trouvent donc désormais dirigées par des listes communales militantes.

La supériorité de ces alliances, forgées au cœur de la lutte des classes, sur les nouveaux et anciens partis de gauche est particulièrement flagrante à Madrid. « Ahora Madrid » a pu atteindre 31,85 % des voix aux élections communales, alors que dans le même temps Podemos ne totalisait à Madrid que 17,73 %, aux élections régionales. Ces résultats montrent que ni Podemos, ni IU ne peuvent parvenir seuls à proposer un choix électoral qui fédère le rejet radical des rapports sociaux actuels lors des prochaines élections législatives.

Débats au sein des partis de gauche

Les défenseurs d’une alliance électorale pour ces élections se font de plus en plus entendre. Le candidat principal de l’IU, Alberto Garzon, a le premier annoncé que l’IU ne se présenterait pas en son propre nom, mais plaiderait pour une plateforme commune (Unidad Popular, Unité Populaire). IU est une alliance de gauche qui fut formée dans les années 1980 autour du parti communiste espagnol (PCE). La radicalisation de la classe ouvrière espagnole à partir de 2010 lui est passée à côté, sans tambour ni trompette. La raison : IU est considérée comme une relique de l’« ancien régime », du règne des « castes », comme Pablo Iglesias appelle le système politico-économique. A cela se sont ajoutées des coalitions régionales avec les sociaux-démocrates, mais aussi avec le Parti Populaire, ainsi que l’implication des dirigeants madrilènes d’IU dans des affaires de corruption, qui ont fini par rendre IU absolument infréquentable pour les nouveaux militants. Le jeune parlementaire Alberto Garzon s’est fait le critique de cette situation et a été l’un des principaux acteurs de l’expulsion récemment réussie des dirigeants madrilènes du parti.

Pour le moment, le chef de Podemos, Pablo Iglesias, rejette l’idée d’une liste commune pour les élections générales. A la place, il propose aux différents acteurs en présence de se rassembler sous l’égide de Podemos, marque à laquelle il ne veut en aucun cas renoncer. Iglesias ne souhaite pas devenir une « bouée de sauvetage pour des partis à la dérive », avec lesquels il est impossible de gagner des élections, pointant ainsi clairement du doigt IU. IU et d’autres regroupements de gauche, dont les nouveaux maires des premières grandes villes gagnées par la gauche, ne veulent toutefois pas se joindre à Podemos, mais à une alliance semblable nommée « Unité Populaire ».

Ce qui ne laisse pas de marbre les dirigeants de Podemos. Son numéro 3, Juan Carlos Monedero, a ainsi proposé de fonder une plateforme selon l’exemple des alliances communales et de l’appeler « Ahora Podemos ». Un groupe proche du parlementaire européen Pablo Echenique a également soumis un manifeste pour ouvrir de nouveau les portes du parti : « Abriendo Podemos » (Ouvrir Podemos).

Ce débat aux multiples facettes se laisse difficilement saisir dans son ensemble. On peut dire que les directions d’IU et de Podemos tendent à placer les intérêts de l’appareil de leur parti devant ceux du mouvement. Mais comme on a pu le voir pour les listes électorales communales, la pression de la base vers l’unité est très forte, si bien que la perspective la plus réaliste pour les élections générales est celle d’une alliance militante.

Podemos, un an après son lancement

A l’automne 2014 a eu lieu le congrès de lancement de Podemos, avec la participation d’environ 8000 sympathisants. A Podemos, l’opinion se forge par la « participation », pas par la démocratie. Voici à quoi ceci ressemble : des centaines de contributions et de documents déposés ; l’ensemble du processus pré-congrès tenu en ligne. Même l’accord sur le congrès de lancement fut voté en ligne. Seuls les rares qui y consacrèrent beaucoup de temps purent participer au processus de prise de décision en toute connaissance de cause. Ce phénomène fut renforcé par la nomination par la direction du parti d’une « équipe technique », non soumise à un contrôle démocratique, chargée de réunir d’autres documents. La liste des candidat(e)s à la direction, la plupart inconnus au bataillon, était elle-même pléthorique jusqu’à la confusion. L’incroyable quantité de candidats, de programmes et de propositions a rendu possible l’élection d’Iglesias et de son programme, à une majorité écrasante, ne serait-ce que par un manque d’alternative dû… au trop-plein d’alternatives.

La participation active à Podemos a fortement chuté depuis ce congrès de lancement. Les membres locaux et régionaux n’ont aucune possibilité d’influencer la politique nationale de l’organisation. La plupart des groupes de base mènent donc une vie interne très limitée. Ceci est le résultat direct du manque de présence de l’organisation dans les combats sociaux menés au quotidien. Les idées qui circulent dans les groupes sont arbitraires et donc prédisposées à s’abstraire des thématiques portées par la société. En voici un exemple édifiant (vraisemblablement extrême) : une militante basque raconte que son groupe local Podemos a été paralysé par la domination d’une militante de l’aide aux chats de gouttière. Ceci est fortement lié à l’image renvoyée par Podemos : bien que l’opinion publique perçoive ce parti comme le plus à gauche de l’échiquier politique, Iglesias rejette tout positionnement politique clair à gauche ou à droite. Il s’est ainsi refusé à prendre position sur le thème « république ou monarchie ? » et s’est rangé à plusieurs reprises du côté de l’opposition contre-révolutionnaire du Venezuela. Mais, parallèlement, il s’agit d’un très bon orateur, qui parvient toujours à donner voix à la colère des masses. Le modèle qu’Iglesias a mis en œuvre est celui de la figure populaire du chef. Plutôt qu’une formation d’opinion démocratique, on assiste à l’expression de l’opinion d’individus, donc une méthode « participative ». Cette méthode laisse beaucoup de marge de manœuvre à la direction et empêche simultanément que des lignes de lutte collectives soient décidées à travers des processus démocratiques.

Podemos est donc avant tout un appareil à élections. Mais même à ce stade, cette machine s’épuise. Alors qu’en octobre de l’an dernier 100 000 personnes avaient élu la direction de Podemos, moins de 50 000 membres se sont exprimés en juillet lors du vote pour la nomination de Pablo Iglesias comme candidat au poste de Premier ministre. Et pourtant, l’organisation dénombre officiellement 50 % de sympathisants de plus qu’en 2014.

Une « syrizafication » de Podemos ?

La capitulation de Tsipras face au capital européen a jeté son ombre sur Podemos. Comme dans toute l’Europe, les centaines de milliers de militants espagnols ont compris qu’une majorité anti néolibérale est loin d’être synonyme de sortie de l’austérité. En janvier, à Madrid, des centaines de milliers de personnes étaient descendues dans les rues pour saluer l’arrivée du gouvernement Tsipras. Mais à l’inverse de la gauche de Podemos, Pablo Iglesias défend aujourd’hui les négociations de Tsipras en évoquant « un rapport de force défavorable au sein des institutions européennes ». Iglesias se montre prêt à capituler devant cette situation en diluant son programme électoral. Plutôt que d’effacer la dette et de renationaliser les banques, il souhaite réduire le programme électoral de Podemos à une réforme des impôts et à une résistance à la privatisation de l’éducation et du système de santé. Pendant ce temps, le parti conservateur dirigeant l’Espagne, le Parti Populaire, prend la Grèce comme exemple de ce qui arrive quand des « populistes de gauche » arrivent au pouvoir : encore plus d’austérité… L’arme parfaite contre Podemos.

Iglesias table de plus en plus sur un rapprochement avec la prétendue classe moyenne, oubliant ainsi les problèmes sociaux fondamentaux des quartiers ouvriers. Il critique la corruption en Espagne mais s’embourbe dans des platitudes sur la démocratie et la souveraineté. Manquent des mesures concrètes pour lutter contre le chômage, le travail précaire, les bas salaires ou encore les frais élevés de scolarité. Iglesias ignore ainsi le combustible social, carburant d’un mouvement de masse explosif, qui est depuis des années la caractéristique de l’Espagne plus que de n’importe quel autre pays d’Europe.

Ce fossé entre la conscience de classe et les programmes des partis est apparu très clairement dans un sondage d’opinion représentatif, mené en juin 2015 en Catalogne : interrogés sur les problèmes principaux de la Catalogne, 42 % des sondés pointent le chômage et la précarisation des conditions de travail ; 14,5 % indiquent « un mécontentement général envers la politique » ; 10 % désignent le système économique lui-même et 9,9 % les relations de la Catalogne à l’Espagne. A la question « quel parti pourrait le mieux résoudre ce problème ? » il fut répondu à 31 % « aucun parti seul », 14 % des sondés déclarèrent ne pas le savoir et Podemos — seul parti existant à être nommé — fut évoqué par 9,7 % d’entre eux.

A bas le gouvernement conservateur !

Podemos a l’opportunité de renverser le gouvernement réactionnaire conservateur espagnol. Pour y arriver, le parti a besoin d’un programme qui place en son centre les questions sociales et argumente sans compromis. Comme cela s’est vu pour les élections communales, le mouvement social peut aussi atteindre la majorité dans les urnes, s’il y trouve une liste digne de la crédibilité gagnée dans la rue et sur les lieux de travail.

La classe ouvrière représente aujourd’hui en Espagne l’écrasante majorité d’une société extrêmement polarisée. La reprise en chœur, par des centaines de milliers de personnes, de chants de la guerre civile espagnole a montré très clairement combien la conscience de classe est forte. Après des années de protestation de masse, comptant des dizaines de milliers de personnes, et des « vagues de protestation » de plusieurs millions, c’est maintenant aux dirigeants du récent Podemos et de l’historique IU de montrer s’ils sont, ou non, à la hauteur de leurs prochaines tâches historiques : ouvrir un nouveau chapitre du processus de la révolution en Europe.

Avec un taux de participation de 77 % (soit 10 points de plus qu’en 2012), les élections parlementaires catalanes du 27 septembre ont été une victoire pour les partis indépendantistes, bien qu’ils n’aient pas obtenu de majorité absolue en nombre de voix. Si la liste commune Junts pel Sí (JxSí, « Ensemble pour le oui ») arrive en tête, ses résultats stagnent en nombre de voix et baissent en pourcentage : 39,5 %. Elle perd 9 sièges (de 71 à 62) par rapport aux scores qu’avaient réalisés en 2012 les partis qui composent cette liste.

JxSí a été fondé de l’initiative conjointe du parti nationaliste bourgeois Convergence Démocratique de Catalogne (CDC), présidé par Artur Mas, et des nationalistes de gauche de la Gauche Républicaine de Catalogne (ERC). D’autres organisations indépendantistes s’y sont ralliées. Le but – d’ailleurs atteint – était de transformer ces élections en un plébiscite pour l’indépendance. L’État espagnol et le Parti Populaire (PP) au pouvoir avaient clairement rejeté le droit à l’auto-détermination des Catalans. JxSí est également une manœuvre d’Artur Mas pour tenter de sauver son propre gouvernement local, entaché de scandales de corruptions – et que les politiques d’austérité ont rendu très impopulaire.

En combinant les votes de JxSí à ceux des indépendantistes de gauche de Candidature d’Unité Populaire (CUP), les partis indépendantistes cumulent 47,7 % des voix. Les menaces et les attaques contre le camp pro-indépendance, durant la campagne, n’ont fait que renforcer le soutien à ces listes.

JxSí est la première liste dans l’ensemble des 41 « comarques » (comtés) des quatre provinces de Catalogne. Mais ces résultats masquent une nette division sur la question de l’indépendance : la division de classe. Par exemple, les six comarques où les votes cumulés pour le « oui » ne dépassent pas les 50 % sont les plus peuplés – et ceux avec la plus grande concentration de travailleurs. Il en va de même pour la ville de Barcelone, où les classes moyennes et supérieures du quartier de Sarrià-Sant Gervasi ont voté à 49,7 % pour l’indépendance, contre à peine 29 % dans le district populaire de Nou Barris – et moins de 25 % dans les banlieues ouvrières de Barcelone.

Défaite du PP et du PSOE, victoire de Ciutadans et du CUP

Ces élections marquent aussi la défaite du PP au pouvoir – et du parti « socialiste », le PSOE. Le PP a présenté un candidat très à droite et ouvertement raciste, dans le but de capter l’électorat chauvin. En vain : le PP a perdu 8 des 20 sièges qu’il avait obtenus en 2012. L’aile catalane du PSOE, le Parti Socialiste Catalan (PSC), a obtenu à peu près le même nombre de voix qu’en 2012, mais a perdu 4 de ses 20 sièges. C’est son plus mauvais résultat dans une élection parlementaire catalane.

Il y a deux grands gagnants de ces élections : le parti populiste espagnol de droite Ciutadans, mais aussi Candidature d’Unité Populaire (CUP), qui est à la fois anticapitaliste et indépendantiste.

Ciutadans passe de 9 à 25 sièges et devient le deuxième parti du parlement de Catalogne. Non seulement il a pris des voix au PP, mais il a bénéficié de la hausse de la participation. D’anciens abstentionnistes déçus du PSOE ont voté pour Ciutadans dans des villes ouvrières et dans la « ceinture rouge » de Barcelone.

Ciutadans a bien sûr bénéficié de la polarisation des votes sur la question nationale. Son approche populiste a également permis de dissimuler son véritable programme d’austérité derrière une rhétorique de défense des services publics. Mais c’est aussi et avant tout l’absence d’alternative crédible à gauche qui a profité à ce parti. Ces résultats le placent en bonne position pour les élections générales de décembre.

L’autre vainqueur de ces élections est le CUP : il passe de 3 à 10 sièges. Le CUP a réussi à capter une large couche de la jeunesse et des électeurs indépendantistes rejetant la liste JxSí, car liée au bilan politique d’Artur Mas. S’il est vrai que l’influence de CUP dans la classe ouvrière traditionnelle reste faible, elle a tout de même augmenté depuis 2012. Le CUP a fait campagne pour une rupture avec l’actuel statu quo, aussi bien sur la question nationale (en proposant de se séparer de l’Espagne) que sur les questions sociales, en préconisant à la fois la fin des politiques d’austérité et une rupture avec le capitalisme. Clairement, ce message a payé.

Le succès de CUP le place dans une situation délicate, car JxSi n’est pas capable d’obtenir une majorité au parlement à lui seul. Si le CUP s’abstient et que tous les autres partis votent contre, aucun gouvernement ne pourra voir le jour, ce qui conduira à de nouvelles élections. A ce jour, la position de CUP est de refuser toute alliance avec Artur Mas et sa politique de droite. Mais il est aujourd’hui sous pression pour former une alliance sur la seule question de l’indépendance. Ce serait fatal pour le CUP, car il a gagné ses soutiens sur la base d’un programme anticapitaliste. Comment pourrait-il demeurer crédible s’il participe – ou s’il donne son soutien – à un gouvernement incluant des membres de CDC ?

Il est probable qu’Arthur Mas et le CDC auront de grandes difficultés à former un gouvernement. Et ils n’obtiendront aucune concession substantielle de la part de l’État espagnol (or c’est au final tout ce qu’ils recherchent). Le PP au pouvoir sera tenté d’instrumentaliser la menace de la séparation à des fins électorales. Cependant, une défaite du PP, en décembre, pourrait ouvrir la situation. L’élection d’un gouvernement national prêt à faire des concessions fiscales ou d’autonomie à la Catalogne pourrait pousser les aspirations légitimes du peuple catalan vers l’idée d’une lutte unitaire pour des changements profonds.

Ceci dit, l’unité de l’Espagne est l’un des piliers du régime de 1978 (avec la monarchie et l’impunité des crimes franquistes). Le moindre changement dans ce domaine remettrait en cause tout l’édifice du régime. Il est difficile de concevoir comment cela pourrait arriver en dehors d’une situation révolutionnaire.

Les résultats de Podemos

Il faut enfin analyser les résultats de « Catalunya Sí Que Es Pot » (CSQP, la liste commune de Podemos et des « rouges-verts » d’ICV). En juin, un sondage prévoyait qu’une liste reprenant la formule gagnante des élections municipales à Barcelone (une très large alliance de la « gauche radicale ») obtiendrait 30 sièges et pourrait arriver en tête. Au final, CSQP parvient à peine au résultat d’ICV en 2012, soit 11 sièges. Il est important d’en comprendre les causes, dans l’optique des élections générales de décembre.

Sur la question nationale, la stratégie de Podemos est de reconnaître le droit à l’auto-détermination des Catalans, tout en leur disant : « restez en Espagne – et virons Rajoy ensemble ! » Cette approche générale est correcte, mais elle a été affaiblie par le manque de clarté sur les méthodes nécessaires pour battre Rajoy. Les statuts officiels de la liste CSQP proposaient la mise en place d’une constituante autonome de la Catalogne, sans subordination à l’État espagnol ; mais son programme électoral semblait proposer un référendum pour l’indépendance négocié avec l’État espagnol. Cela semble improbable dans les deux cas, Madrid ayant déjà rejeté toute tentative de tenir légalement un référendum en Catalogne.

D’autre part, les dirigeants espagnols de Podemos  ont concentré leurs attaques contre Artur Mas, le comparant à Rajoy. Cette position est correcte, mais elle aurait dû s’accompagner d’une virulente critique des attaques de l’État espagnol et du PP contre les partis indépendantistes catalans. Ceci n’a pas été fait – ou insuffisamment.

Les leçons sont claires : Podemos doit adopter une position anticapitaliste aussi radicale que précise et rassembler une large base démocratique autour de ce programme. C’est exactement l’inverse qui se produit à quelques semaines des élections générales de décembre. Les rangs et les « cercles » organisés de Podemos se sont vidés, le message anticapitaliste a été modéré, édulcoré, et au lieu d’un sincère effort pour créer l’unité de la « gauche radicale », nous n’avons que des manœuvres d’appareil.

Dans les derniers sondages d’opinion sur les élections de décembre, Podemos est passé de la première à la troisième place. Mais il est encore temps pour ce parti de faire un virage à gauche et de renouer avec le programme radical de ses débuts, d’incarner de nouveau une alternative crédible. Il faut poser la question de la rupture avec la constitution de 1978, octroyer un référendum à la Catalogne, se battre pour une République en Espagne, tout en s’opposant de front au système capitaliste, car c’est la cause fondamentale des politiques d’austérité actuelles.