Dix ans après les lois de déréglementation et d’ouverture à la concurrence de France Télécom, en juillet 1996, puis l’ouverture du capital, en 97, où en sommes-nous ?

Nous sommes passés de 162 000 salariés en 96 à 142 000 aujourd’hui, à l’échelle nationale. Dans les seules Alpes-Maritimes, nous sommes passés de 1721 salariés au 31 décembre 2005 à 1590 salariés au 30 juin 2006, soit une perte de 131 emplois en un seul semestre. Ces pertes d’emploi se traduisent par une explosion de la précarité, à travers le développement de la sous-traitance. Le nombre « d’équivalant effectif » en sous-traitance est passé de 139 agents par mois en 2004 à 232,5 en 2005 (toujours dans les Alpes-Maritimes). Par exemple, la société ARVATO, basée à Lens, soustraite le flux « renseignements factures » du 1014 de Nice. Une plate-forme de 120 personnes, située à Caen, sous-traite les appels du « Service Après Vente » niçois (1013 et 3900).

L’ouverture à la concurrence a déclenché une guerre tarifaire au détriment des usagers. Les opérateurs s’entendent pour maintenir des tarifs élevés. De nombreux services sont devenus payants ou plus chers. La couverture de l’ensemble du territoire n’est pas assumée : les opérateurs se concentrent sur les zones rentables.

Seuls les actionnaires et les banques se frottent les mains. Autant le bilan est catastrophique pour le service public, pour les droits et les garanties des salariés, autant les résultats financiers de l’entreprise, publiés fin juillet, démontrent que France Télécom n’est pas une entreprise en difficulté. Elle pourrait répondre, sans délai, aux revendications du personnel et aux besoins de la population. Mais les dirigeants font un tout autre choix : satisfaire l’appétit toujours croissant des marchés financiers (3 milliards de frais financiers et 3 milliards de dividendes en 2005, soit l’équivalent de 120 000 emplois).

Après la fusion de Cegetel et 9Télécom, l’annonce, cet été, de nouvelles fusions et restructurations dans le secteur des Télécoms (Pages Jaunes vendues à KKR, AOL à Neuf Cegetel, Télé2 à SFR) sont de bonne augure pour les actionnaires et les marchés financiers. Mais elles le sont beaucoup moins pour les salariés de ces entreprises, de leurs sous-traitants et de l’ensemble du secteur : rien pour l’emploi, rien pour les salaires, rien pour améliorer les conditions de travail, la formation, les qualifications.

Dans un service d’appel de France Télécom, tout est comptabilisé : le temps passé avec le « client », le traitement de son dossier et le temps de reprise d’un nouvel appel – au détriment de la qualité du service offert à l’usager. Les salariés sont sous pression pour tenir une moyenne horaire de nombre d’appels. Le « flicage » (terme employé par les agents) est instauré dans les services pour faire la chasse aux « temps superflus ».

Voici ce que nous dit un membre du personnel : « On te met face au client après un minimum de formation non concluante, avec un minimum de soutien. Tu ne sais pas faire ? Tu ne comprends pas ? Peu importe. Le client paie : c’est le principal. Je ne te dis pas le stress quand tu dois faire les essais de ligne complexe en panne. Tu ne sais pas faire, faute de formation – sans parler du bruit sur le plateau. Bref, à la fin de la journée tu es déprimé, cassé, miné, sans aucune envie. »

Une autre réalité : l’été 2006 a été marqué par une situation catastrophique dans les services techniques. En plus de la chaleur qui fait souffrir les hommes et le matériel, les orages sont venus dégrader un peu plus une situation précaire qui dure depuis de très nombreux mois.

Les suppressions d’emplois massives, les réorganisations successives et incessantes, depuis la privatisation, et l’insuffisance des investissements conduisent France Télécom à n’être plus capable d’entretenir son réseau. Les dérangements s’accumulent ; le temps de relève s’allonge. Dans de nombreuses unités d’intervention, nous en sommes arrivés à une telle situation de crise que le déclenchement du plan RADIAL (Réparation Accélérée des Dégâts d’Intempéries Aux Lignes) n’est pas toujours possible, faute d’effectifs et de moyens – et ce alors que les seuils de déclenchement ont été multipliés par deux. Résultat : chez les abonnés, la période d’attente d’un dépannage dépasse généralement la semaine, quand ce n’est pas 15 jours. On a épuisé les capacités d’intervention de la sous-traitance. Dans plusieurs régions, on fait désormais appel au renfort des unités voisines, qui font pourtant face, elles aussi, à de graves difficultés. Ailleurs, on retarde les installations nouvelles pour privilégier la relève des dérangements. On fait appel au personnel des centraux téléphoniques pour aller sur le terrain, et on les remplace par des intérimaires. On allonge la semaine de travail en cherchant à systématiser le travail du samedi. Mais rien n’y fait : la marée montante des dérangements n’est pas endiguée. Et on ne compte plus le nombre de sites isolés de plus en plus longtemps.

Chez SFR, les salariés en horaires alternés se voient imposer une remise en cause de leur accord sur les 35 heures, avec pour conséquence la perte de 17 jours de RTT sur 24, ainsi que le gel des salaires pendant 3 ans.

Les salariés du secteur des télécommunications sont les premiers à faire les frais de la stratégie des opérateurs en matière de « guerre commerciale » et de course à la rentabilité financière maximale. Ce secteur dégage des profits exorbitants, dont les salariés et la population ne voient pas la couleur. Le marché des télécoms reste un sacré gâteau. Pour le marché français, on prévoit une évolution de 33,4 milliards d’euros de profits en 2003 à 39,7 milliards en 2008. A l’échelle mondiale, les profits générés par les services des télécoms sont passées de 517 à 1216 milliards de dollars entre 1994 et 2004. C’est dans ce contexte que s’opèrent toutes les ventes, fusions et acquisitions, à coups de millions ou de milliards d’euros.

Alors que tous les monopoles publics ont été démantelés avec la déréglementation, l’ouverture à la concurrence, les capitalisations, on voit désormais se dessiner l’apparition de monopoles privés.

Selon une étude de l’Institut de l’audiovisuel et des télécommunications en Europe (Idate), le développement du dégroupage (libre accès à la boucle locale), qui a ouvert la porte à la concurrence dans l’Internet et la téléphonie fixe, est inégal selon les pays. La part de marché sur le haut débit est de 45% pour France Télécom, alors qu’il est de 60% chez Deutsche Telecom (Allemagne), 53% chez Telefonica (Espagne) et 72% chez Telecom Italia.

Les chiffres, en France, s’expliquent par des concurrents plus agressifs, mais également par des dispositions politiques (lois, décrets, etc.) qui ont facilité, accéléré et aidé la casse de ce service public d’Etat. Dans cette gigantesque partie de Monopoly, des opérateurs naissent et disparaissent. Dans tous les cas, les premières victimes sont les salariés et le service rendu au public, cependant que les actionnaires n’en finissent pas de s’enrichir.

Lors du débat sur « l’ouverture du capital » de France Télécom, la question de l’actionnariat ouvrier – entre autres – a brouillé les cartes et les esprits du personnel, compliquant la lutte au quotidien. Il est nécessaire d’en tirer les leçons pour le secteur postal et l’ensemble des services publics (EDF, GDF, SNCF, etc.). Les usagers doivent être aux côtés des salariés de ces entreprises pour préserver les services et en reconquérir d’autres. La mise en concurrence et la privatisation n’ont jamais servi que le grand capital et les places boursières.

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