En France comme ailleurs, la crise du capitalisme engendre une crise de régime. Les institutions de la démocratie bourgeoise sont largement discréditées. Dans ce contexte, le Front de Gauche et le Mouvement pour la VIe République (M6R) défendent le projet d’une nouvelle République issue d’une Assemblée Constituante. L’objectif déclaré est de « redonner le pouvoir au peuple » en l’arrachant des mains de la petite caste de privilégiés – dont « la finance » – qui le concentre et en abuse à son seul profit.

Jean-Luc Mélenchon et d’autres responsables du Front de Gauche/M6R appellent ce processus « révolution citoyenne » et, très souvent, se réfèrent à la Révolution française de 1789-94. A la lumière de cette référence historique, nous poserons ici la question : de quelle révolution avons-nous besoin aujourd’hui ?

La Grande Révolution française

La « Grande Révolution » française est l’un des événements les plus admirables de l’histoire moderne. L’intervention directe des masses – paysans, artisans, journaliers – a balayé le régime féodal hérité du Moyen-âge. Cependant, le fait même de discuter de la nécessité d’une nouvelle révolution pour notre époque est une indication des limites historiques de la Révolution française. Qu’est-ce qu’elle n’a pas accompli que nous pouvons et devons accomplir demain ? Et pourquoi ce qui n’était pas possible alors l’est devenu ?

Malgré l’héroïsme des masses, malgré leur profonde aspiration à la justice et à l’égalité, la Révolution française reposait sur un trop faible niveau de développement des forces productives (de l’économie) pour aboutir à une égalité réelle entre les hommes, c’est-à-dire à une société sans classes et sans exploitation. Révolution bourgeoise par excellence, elle a substitué aux rapports de classe féodaux – marqués par les privilèges du clergé et de la noblesse – d’autres rapports de classe, dans lesquels c’est la bourgeoisie qui concentre le pouvoir économique et politique.

En 1789, seule la bourgeoisie pouvait accéder au pouvoir. Le « petit peuple » a donné toutes les impulsions décisives à la Révolution, mais c’est la grande bourgeoisie qui en récolta les fruits. Le « petit peuple » était majoritairement constitué de paysans qui voulaient, non le pouvoir, mais la terre et la fin des privilèges féodaux. Dans les villes, les sections de sans-culottes reposaient sur un peuple travailleur beaucoup plus hétérogène – artisans, journaliers, commerçants – que notre classe ouvrière moderne, laquelle, en 1789, était encore embryonnaire. C’est précisément le développement du capitalisme, dans la foulée de la Révolution, qui a développé l’industrie et arraché les paysans à la terre pour les concentrer dans les fabriques, puis les usines et tout l’appareil productif, créant ainsi une puissante classe de travailleurs
modernes : le salariat.

Si l’on veut mettre le projet d’une « nouvelle République » sur des bases solides, scientifiques, il faut partir des rapports de classe actuels, et non d’une conception idéalisée de la Constituante de 1789. Sur fond d’idéalisation de la Révolution française, l’expression « redonner le pouvoir au peuple » – autrement dit, le lui rendre – comporte une ambigüité. La Révolution française n’a pas donné le pouvoir au « peuple », mais seulement à une toute petite fraction du tiers état : la grande bourgeoisie. Le « peuple » n’a jamais eu le pouvoir en France, sauf en un sens sous la dictature jacobine – qui ne pouvait être consolidée, pour les raisons données plus haut – et bien sûr sous la Commune de Paris, qui fut noyée dans le sang au bout de deux mois. Il s’agit donc, aujourd’hui, que le peuple prenne le pouvoir – fermement – pour la première fois de l’histoire. Et le peuple, au XXIe siècle, c’est la classe ouvrière moderne qui, du fait de son rôle déterminant dans le processus de production, prendra nécessairement la tête de toutes les autres couches opprimées de la population, lors de la prochaine révolution française.

La Révolution française de 1789-94 ne pouvait pas aller au-delà d’un programme libérant l’économie des entraves du féodalisme, ouvrant la voie à un développement rapide du capitalisme. Deux siècles plus tard, c’est le capitalisme lui-même qui s’est transformé, à son tour, en un monstrueux obstacle au progrès. En dernière analyse, le pourrissement de la démocratie bourgeoise reflète la crise des rapports de production capitalistes sur lesquels elle repose. Aujourd’hui, une authentique révolution démocratique est impossible sans une révolution sociale arrachant les moyens de production des mains des grands capitalistes et les plaçant sous le contrôle collectif du salariat. C’est une telle révolution, une révolution socialiste, qui est nécessaire. Et à la différence de la fin du XVIIIe siècle, elle est désormais parfaitement possible, car au cours des deux derniers siècles le capitalisme a massivement développé le salariat, d’une part, et d’autre part les moyens de production – c’est-à-dire les deux piliers sur lesquels on peut enfin construire une société débarrassée de toute forme d’exploitation.

La Commune de Paris et la Révolution russe

La nature de classe de la prochaine révolution française – une révolution socialiste – n’épuise pas pour autant la question de ses formes démocratiques. Quelles seront-elles ? Nous ne pouvons le déterminer d’avance avec précision, car l’histoire est riche en possibilités et en voies nouvelles, inédites. Cependant, si l’on veut tirer quelques leçons importantes de l’histoire, on doit ici évoquer non seulement la Révolution française, mais aussi les révolutions qui ont éclaté après le développement du mouvement ouvrier moderne.

Mais commençons par la Révolution française. Son processus démocratique n’est pas réductible à l’Assemblée Constituante. Le petit peuple d’artisans et journaliers des villes avait organisé des formes de démocratie directe, les sections de sans-culottes, dans chaque ville puis dans chaque quartier. Ceux-ci discutaient des lois et se mettaient d’accord sur des actions à mener. Si cela leur semblait nécessaire, ils palliaient les limites de la démocratie bourgeoise par leur intervention directe – y compris par la force. Ainsi, c’est sous la pression directe et constante du peuple en armes que les Jacobins prirent les mesures les plus progressistes de la Révolution, dans les domaines démocratique, économique et social.

On retrouve cette forme d’organisation démocratique des masses dans la Commune de Paris de 1871, mais à un niveau supérieur, car le mouvement ouvrier moderne y imprimait sa marque. Les communards de 1871 ont établi des principes démocratiques fondamentaux qui ont servi de modèle aux révolutionnaires russes de 1917 : 1) responsabilité et révocabilité permanentes de tous les élus ; 2) aucun élu ne doit percevoir un salaire supérieur à celui d’un travailleur qualifié ; 3) pas d’armée permanente séparée du peuple, mais le peuple en armes ; 4) graduellement, toutes les tâches de l’administration doivent être réalisées par tout le monde, à tour de rôle : « quand tout le monde est un bureaucrate, personne n’est un bureaucrate ».

Dans L’Etat et la révolution, Lénine aborde la question des formes démocratiques de la révolution socialiste. Il insiste sur la Commune de Paris, qu’il considère comme une source d’inspiration décisive pour la révolution russe. Les « soviets » (conseils) russes de 1917, qui représentaient la masse des travailleurs, soldats et paysans, ont spontanément développé ce que la Commune de Paris avait à peine eu le temps d’ébaucher. Du fait de leur souplesse et de leur contrôle permanent par les masses, les soviets étaient 100 fois plus démocratiques que le plus démocratique des systèmes parlementaires bourgeois, dans lequel le peuple vote tous les 4 ou 5 ans pour des députés qui feront le contraire de ce qu’ils ont promis.

Ceci étant dit, la nécessité d’un contrôle démocratique des masses, dans la révolution socialiste, n’a rien à voir avec le « respect de la démocratie » formelle. C’est une nécessité vitale, car le socialisme a besoin, pour fonctionner, du contrôle collectif des travailleurs sur l’Etat et l’économie. La planification socialiste de la production implique la plus large participation des masses. En écrasant la démocratie soviétique, la contre-révolution stalinienne n’a certes pas restauré le capitalisme, dans un premier temps, mais elle en a préparé le terrain politique.

Il faut étudier la Commune et la Révolution russe, au même titre que la Révolution française. Les nombreuses leçons de ces trois révolutions doivent faire partie du débat qui anime le M6R et le Front de Gauche. Il n’est pas exclu que telle ou telle forme de parlementarisme joue un certain rôle dans la prochaine révolution française. Mais l’histoire nous apprend que cette révolution ne pourra pas être victorieuse sans : 1) l’expropriation des grands capitalistes ; 2) le développement d’une démocratie ouvrière à la base, dans les quartiers et les entreprises. Telle est l’idée centrale que nous voulons verser au débat sur le contenu démocratique et social de la « révolution citoyenne ».

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