A moins de huit mois du premier tour de l’élection présidentielle, la situation de la gauche française est différente, sur un point, de ce qu’elle était en amont du scrutin de 2017. A l’époque, de nombreux dirigeants du PCF, du PS et des Verts faisaient campagne pour une « primaire de toute la gauche », dont aurait découlé un « candidat unique » à la présidentielle. Cette campagne « unitaire », qui a duré de longs mois, était dirigée contre la candidature de Jean-Luc Mélenchon, annoncée dès février 2016. Il s’agissait de faire porter à ce dernier le chapeau de la « division de la gauche ».

On connait la suite : le soir du premier tour, c’est la candidature de l’« unitaire » Benoit Hamon (PS) qui a divisé les voix de la gauche et empêché le « diviseur » Mélenchon d’accéder au deuxième tour. Si, prenant acte de tous les sondages, Benoit Hamon s’était retiré au profit de Mélenchon, en mars 2017, ce dernier aurait passé l’obstacle du premier tour.

Compte tenu de cette expérience, les choses pouvaient difficilement se répéter à l’identique cinq ans plus tard. Aujourd’hui, aucun dirigeant ne lance d’appel à organiser une primaire de toute la gauche. Au contraire, les candidatures se multiplient. La FI a son candidat (Mélenchon) ; le PCF aussi (Roussel) ; les Verts choisiront le leur fin septembre ; Hidalgo (PS) est quasi candidate. [1]

Il n’est pas exclu, cependant, que l’argument de « l’unité de la gauche » soit de nouveau brandi au cours des mois à venir. Aux sommets du PS et des Verts, cet argument pourrait ressortir, à l’occasion, dans le but de discréditer les candidatures concurrentes, et singulièrement celle de Mélenchon. Dans l’esprit de ces politiciens, « l’unité de la gauche » n’est guère plus que l’instrument d’une petite manœuvre tactique de cet ordre.

Il en va tout autrement dans l’esprit de millions d’électeurs, pour lesquels la question de l’unité de la gauche est liée à l’objectif de se débarrasser de Macron et de le remplacer par un gouvernement progressiste. Après des années de contre-réformes, de régression sociale et de répression des manifestations, beaucoup de jeunes et de salariés observent avec perplexité la multiplication des candidatures, à gauche. Ils redoutent que cela favorise la réélection de Macron ou la victoire d’un autre candidat de droite, voire celle de Marine Le Pen. C’est précisément ce type d’inquiétude que les dirigeants du PS et des Verts pourraient, de nouveau, chercher à exploiter à leur profit, en lançant des appels solennels à « s’unir » derrière… leur candidat.

Les deux ailes du réformisme

Nous partageons pleinement l’objectif de battre Macron, en avril prochain, et de le remplacer par un gouvernement de gauche. Mais immédiatement se pose la question : un gouvernement de quelle gauche ? Ce n’est pas un détail ! Entre 2012 et 2017, François Hollande a présidé un gouvernement « de gauche » qui a mené une politique de droite, une politique entièrement subordonnée aux intérêts de la classe dirigeante : attaque contre les retraites, coupes budgétaires drastiques, subventions massives au grand patronat, première « loi Travail », guerre impérialiste au Sahel, etc. Sur les grandes mobilisations contre la loi Travail, en 2016, beaucoup de manifestants criaient : « Tout le monde déteste le PS ! ». En avril 2017, Benoit Hamon en a recueilli les fruits amers : 6,4 %.

Il serait totalement erroné de promouvoir l’unité de la gauche en vue de faire élire ce type de gouvernement. Dans le contexte actuel, celui d’un approfondissement de la crise du capitalisme, un nouveau gouvernement dirigé par le PS aurait encore moins de marge de manœuvre que n’en avait celui de François Hollande. La classe dirigeante exigera des contre-réformes et des coupes budgétaires draconiennes. Or la probable candidate du PS, Anne Hidalgo, ne cache pas son adhésion totale, enthousiaste, à l’économie de marché, c’est-à-dire au chaos capitaliste. Sous la dictée du Medef, un gouvernement présidé par Hidalgo engagerait une politique au moins aussi réactionnaire que celle menée par François Hollande. Très vite, le mouvement ouvrier devrait se mobiliser contre les mauvais coups du gouvernement « de gauche ».

En réalité, l’unité de toute la gauche, pour la présidentielle, n’est ni possible, ni même souhaitable. Pour le comprendre, il suffit de poser la question de façon concrète.

La FI a émergé, en 2016, sur la base d’une rupture claire avec l’aile droite du réformisme, incarnée à l’époque par François Hollande, Manuel Valls, etc., et aujourd’hui par Anne Hidalgo, Olivier Faure et compagnie. En avril 2017, le résultat de Mélenchon (19,6 %) marquait un bouleversement – très positif – du rapport de forces interne à la gauche. Et malgré ses vacillations et sa modération croissante, depuis, la FI incarne toujours l’aile gauche du réformisme. Son programme n’est pas révolutionnaire ; il ne vise pas le renversement du capitalisme ; de notre point de vue marxiste, c’est d’ailleurs sa faiblesse majeure. Mais aux yeux de millions de jeunes et de travailleurs, la FI incarne toujours un projet de rupture avec les politiques d’austérité et les attaques permanentes contre les travailleurs. C’est ce qui explique, d’ailleurs, que la FI concentre la haine universelle de tous les politiciens et journalistes bourgeois. Ils ne craignent pas tant Mélenchon lui-même que les puissantes forces sociales qui l’ont soutenu, en 2017, et qui pourraient le soutenir de nouveau en avril 2022.

Anne Hidalgo se jetterait dans la Seine plutôt que de rallier la candidature de Jean-Luc Mélenchon. Mais si, à l’inverse, Mélenchon ralliait la candidature d’Anne Hidalgo, cela marquerait une capitulation totale de la FI. Il se trouve que Mélenchon écarte fermement cette possibilité. Dès lors, la question de l’unité de toute la gauche, à l’élection présidentielle, est totalement abstraite. Elle n’aura pas lieu – et, dans les conditions actuelles, n’est pas souhaitable.

Les Verts et la FI

Et les Verts ? Ne pourraient-ils pas s’unir avec la FI au premier tour de l’élection présidentielle ?

Mélenchon lui-même n’a pas cessé, depuis 2017, de promouvoir les alliances avec les Verts, ou au moins avec une partie des Verts. Ces démarches, cependant, n’ont pas rencontré beaucoup de succès. Pendant que Mélenchon tendait la main aux Verts, ceux-ci passaient leur temps à fustiger la FI. Or les critiques des Verts à l’égard de la FI venaient systématiquement de la droite, et non de la gauche. Par exemple, les dirigeants des Verts sont totalement allergiques à l’idée de « planification écologique » (que défend la FI), et n’hésitent pas à assimiler cette idée au totalitarisme stalinien. Avec de tels « alliés », la FI n’a pas besoin d’ennemis !

Au fil des années, les Verts se sont transformés en une machine à exploiter, électoralement, les préoccupations environnementales de la population. Aux élections européennes de 2019, ils ont recueilli 13,5 % des voix. Ce score a impressionné les dirigeants de la FI, qui y ont vu une justification de leur stratégie d’alliance avec les Verts. Mais en réalité, en votant pour les Verts, en juin 2019, beaucoup de jeunes ont surtout voté pour le climat, contre la pollution et contre la passivité des gouvernements dans ce domaine. Ils n’ont pas accordé leur confiance aux dirigeants des Verts [2] ; ils ont envoyé un message aux politiciens : « occupez-vous de ce problème ! ».

La direction des Verts n’est absolument pas à la hauteur de ce message. Elle parle d’écologie à longueur de journée, mais n’avance aucune solution sérieuse pour régler la crise environnementale. Son programme est un bric-à-brac de mesures dérisoires : une petite taxe par-ci, une petite subvention par-là… Ces mesures sont entièrement compatibles avec le capitalisme, la course folle aux profits, la domination des banques et des multinationales – bref, avec les responsables de la crise environnementale. De fait, les Verts sont beaucoup plus proches du PS que de la FI, si bien qu’on ne saurait totalement exclure une candidature commune des Verts et du PS, à la présidentielle.

L’orientation de la FI

L’attitude des dirigeants de la FI à l’égard des Verts est emblématique des erreurs de Mélenchon et de ses camarades, ces dernières années. Au lieu de tendre la main aux Verts, la direction de la FI devrait dénoncer l’extrême modération du programme des Verts. Elle devrait expliquer systématiquement, faits et chiffres à l’appui, que l’on ne pourra pas régler la crise environnementale sur la base du capitalisme. Un tel message serait reçu cinq sur cinq par d’innombrables jeunes et travailleurs, y compris parmi ceux qui ont voté pour les Verts en 2019.

La multiplication des alliances de la FI avec le PS et les Verts, aux élections municipales et régionales, était une erreur politique flagrante. De manière générale, toutes les erreurs droitières, opportunistes, des dirigeants de la FI, ont miné l’autorité de ce mouvement dans la masse de la jeunesse et du salariat. C’est un fait, qui constitue désormais un obstacle au succès de la nouvelle campagne électorale de Mélenchon. Cependant, c’est un obstacle qui peut être levé, à une condition : que la direction de la FI vire à gauche, renoue avec la radicalité de la campagne de 2017, défende un programme anticapitaliste et très offensif – bref, soit capable de susciter l’enthousiasme des millions d’exploités et d’opprimés qui se sont abstenus à toutes les élections intermédiaires, depuis 2017, et se mobiliseront uniquement pour soutenir un candidat qui proposera de « renverser la table ».

Dans une récente interview au journal Le Dauphiné, Mélenchon affirmait : « Si les milieux populaires ne vont pas voter, nous serons écrasés. Si la participation atteint le niveau normal de 80 %, nous arrivons au second tour ». La première affirmation est absolument correcte ; la deuxième est beaucoup trop catégorique, car une partie significative des milieux populaires pourrait aller voter pour une « radicalité » d’extrême droite. On l’a vu, ces dernières années, dans d’autres pays (Etats-Unis, Italie, Brésil, etc.). Il est vrai que Marine Le Pen a subi un échec aux dernières élections régionales. Mais elle conserve un potentiel important. Pour miner ce potentiel, la FI devra défendre un programme radical, seul susceptible de mobiliser l’électorat populaire. Si la FI y parvient, elle fera « l’unité de la gauche » – ou plutôt d’une large majorité de l’électorat de gauche – derrière elle.


[1] Nous analyserons ailleurs la stratégie ultra-gauchiste de LO et du NPA. Quant à la stratégie suicidaire des dirigeants du PCF, nous l’avons analysée dans un article intitulé Le PCF et l’élection présidentielle de 2022, sur marxiste.org.

[2] Comme le montre le très faible nombre d’inscrits à la « primaire ouverte » des Verts.

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