En décidant le prolongement pour trois mois de l’état d’urgence et le durcissement de ce régime d’exception, le Parlement et le gouvernement prétendent contribuer à la « sécurité » des citoyens de notre pays. Il n’en est rien.

Aucun régime d’exception, aussi sévère soit-il, ne constituera une garantie efficace face à des individus fanatisés, déterminés à faire un maximum de victimes avec un minimum de moyens – et prêts à mourir au cours de leurs actions criminelles. Comme le signalent des spécialistes de ces questions, les lois existant à ce jour donnaient déjà aux services de la justice et de la police toute latitude pour intervenir contre la préparation d’actes terroristes. Les mêmes spécialistes soulignent le manque de moyens des services chargés de la surveillance des individus et groupes suspects, de sorte que certaines « pistes » et filatures sont souvent abandonnées sans justification sérieuse.

Les dispositions de « l’état d’urgence » n’ont rien à voir avec de telles carences. Par exemple, en quoi celles-ci seront-elles comblées par l’armement des policiers en dehors de leur service, comme le gouvernement veut désormais le permettre ? En rien. Par contre, cela augmentera la probabilité de « bavures », qui seront d’ailleurs couvertes par l’assouplissement prévu des critères de « légitime défense ». De  même, il est douteux que la menace d’une « déchéance de nationalité » dissuade des individus prêts à mourir lors d’un attentat : leur nationalité post mortem est le cadet de leurs soucis. Cette mesure n’a rien à voir avec la lutte contre le terrorisme ; c’est de la propagande raciste déguisée – et rien d’autre.

Le problème n’est de toute façon pas réductible aux « moyens » dont disposent les services spécifiquement chargés de la prévention d’actes terroristes. La question de fond doit être posée : comment se fait-il qu’un certain nombre de jeunes Français basculent dans la folie criminelle du djihadisme ? Si le gouvernement ne s’attarde pas sur cette question, c’est parce qu’il est lui-même visé par la réponse, comme le sont d’ailleurs les gouvernements précédents. En effet, les causes fondamentales de ce phénomène sont, premièrement, la misère, le chômage, le racisme et les discriminations innombrables que subissent des millions de jeunes et de travailleurs des quartiers les plus pauvres de nos villes ; deuxièmement, la brulante colère que suscitent, dans ces mêmes quartiers, les interventions criminelles des grandes puissances impérialistes – France comprise – au Moyen-Orient et en Afrique, ces dernières décennies ; troisièmement, l’incapacité des directions des partis de gauche à offrir une alternative révolutionnaire au capitalisme en crise et à ses aventures impérialistes – et ce depuis trop longtemps.

Une arme contre le mouvement ouvrier

Le texte sur l’état d’urgence adopté par le Parlement accroît considérablement les pouvoirs des préfets, qui sont nommés par le gouvernement. Comme lors de la révolte des banlieues en 2005, ils peuvent déclarer un couvre-feu, interrompre la libre circulation des personnes, mais aussi empêcher la permanence dans un territoire donné de « quiconque cherche à faire obstacle, d’une quelconque manière, à l’action des pouvoirs publics », formulation très générale et qui pourra donc s’appliquer à des militants du mouvement ouvrier. Ce pouvoir peut s’exercer aussi bien sur un individu que sur un groupe. D’autres dispositions précisent la menace potentielle contre nos droits démocratiques : perquisitions sans mandat des autorités judiciaires, assignations à résidence de personnes présumées dangereuses, limitations du droit de réunion et d’organisation collective… Concrètement, le gouvernement et ses préfets se donnent les moyens de suspendre l’activité, non seulement de terroristes potentiels, mais aussi de structures politiques, syndicales ou associatives n’ayant rien à voir avec le djihadisme.

L’objectif réel de la prolongation et du renforcement de l’état d’urgence n’est pas celui qu’affiche le gouvernement. Il en va de même avec la réforme constitutionnelle annoncée. Ce n’est pas une question de « sécurité », qui n’est ici qu’un prétexte cynique. Le gouvernement, la droite et la classe dirigeante profitent de l’émotion et de la peur générées par les attentats pour entraver la mobilisation des travailleurs contre la politique d’austérité, les contre-réformes et les plans sociaux, pour renforcer les tendances racistes et réactionnaires dans le pays, pour renforcer l’appareil répressif d’Etat, pour légitimer les interventions militaires de l’impérialisme français, et enfin pour créer des dispositions législatives qui, à l’avenir, pourront être dirigées contre le mouvement ouvrier, ses militants et ses organisations.

Accessoirement, le gouvernement Hollande – qui avait atteint des abymes d’impopularité – cherche à redorer son blason. Les arrière-pensées électorales ne sont pas absentes de la rhétorique guerrière et « sécuritaire » déployée par Valls et consorts. Ceci dit, on peut douter qu’ils parviennent à leurs fins dans ce domaine. Les seuls qui profiteront de cette rhétorique et de cette situation, c’est le Front National, une fois de plus.

La faillite des parlementaires du PCF

Dans ce contexte, le vote des députés du PCF en faveur du texte, à l’Assemblée nationale, est une erreur grossière qui suscite l’indignation de nombreux militants du parti. Lors de son « explication de vote » à l’Assemblée nationale, le député du PCF André Chassaigne a repris plusieurs des arguments fallacieux du gouvernement, formulé quelques « inquiétudes » et tiraillements intérieurs, déploré la misère et les guerres qui ravagent le monde – puis, tout bien pesé, a appelé à voter pour le texte du gouvernement. Son discours est saturé de ces hypocrites euphémismes dont la direction du PCF est passée maître, dans le but de ne pas heurter les dirigeants du PS (il ne faudrait pas compromettre des alliances électorales). Par exemple, Chassaigne a critiqué « les inconséquences de la politique française au Moyen-Orient », sans plus de précisions. Les « inconséquences » de l’impérialisme français ? Non ! Un député « communiste » digne de ce nom doit fustiger clairement, faits et chiffres à l’appui, les interventions criminelles de l’impérialisme français au cours des dernières décennies, ses liens avec les monarchies du Golfe qui arment et financent le terrorisme, ainsi que son soutien direct et indirect aux djihadistes soi-disant « modérés » en Syrie, en Libye, etc.

A l’Assemblée nationale, seuls 3 socialistes et 3 verts ont voté contre le texte. Le lendemain, au Sénat, le texte a été adopté sans un seul vote « contre ». Sur les 19 sénateurs du groupe « Communiste, Républicain et Citoyen », 8 ont voté pour et 11 se sont abstenus. L’abstention n’est ici pas moins lamentable que le vote « pour », bien sûr. Mais c’est tout à fait dans le style « raisonnable » et « conciliant » des élus nationaux du PCF.

Signalons que le Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon, qui n’a ni députés, ni sénateurs, se prononce contre le prolongement et le renforcement de l’état d’urgence. Par ailleurs, même si nous ne sommes pas d’accord avec l’ensemble des interventions de Mélenchon depuis les attentats, force est de constater qu’elles tranchent nettement – en particulier sur le rôle de l’impérialisme français – avec « l’humanisme » et le « pacifisme » creux, abstraits et hypocrites des dirigeants du PCF. Une fois de plus, ceux-ci constituent l’aile droite d’un Front de Gauche divisé.

Les limites de la démocratie capitaliste

Cette épreuve doit aider le mouvement ouvrier français à prendre conscience de la véritable nature de la démocratie sous le capitalisme. Qu’il prenne la forme d’une monarchie ouvertement réactionnaire, comme en Arabie Saoudite, ou celle d’une république aux « valeurs progressistes », comme en France, l’Etat bourgeois a pour fonction de veiller au maintien de l’exploitation capitaliste sous toutes ses formes.

L’attachement exprimé par les jeunes et les travailleurs aux idées d’égalité et de liberté est bien naturel. Ces idées expriment leurs aspirations, mais pas la réalité de la République française, qui est une société inégalitaire, fondée sur l’exploitation d’une classe par une autre. De même, nos droits et libertés démocratiques ne sont pas garantis à tout jamais ; ils ont été arrachés par la lutte et, dans certaines circonstances, peuvent être remis en cause par la classe dirigeante. C’est pourquoi l’« unité nationale » – même au nom de la démocratie et de « nos valeurs fondamentales » – doit être fermement rejetée, car elle désarme les travailleurs et renforce la légitimité des partis bourgeois.

De la parole aux actes !

Sous couvert « d’état d’urgence », plusieurs manifestations programmées pour les jours et les semaines à venir ont été interdites par le gouvernement. C’est inacceptable – et c’est un avertissement sérieux pour l’ensemble du mouvement ouvrier. On ne peut pas accepter cette suspension unilatérale de la lutte des classes, car le patronat et le gouvernement ont bien l’intention de poursuivre leurs attaques et contre-réformes, voire d’en profiter pour charger la barque. C’était déjà le cas après les attentats de janvier dernier.

Dans un premier temps, la direction de la CGT a réagi aux attentats du 13 novembre par des communiqués lénifiants. Mais dans son communiqué du 18 novembre, elle appelle à des mobilisations des travailleurs le 2 décembre et écrit, à juste titre : « pas plus qu’il n’y a de trêve dans les attaques contre le monde du travail, il n’y aura de trêve dans l’action syndicale pour le progrès social. »

Cette prise de position fait suite aux protestations vigoureuses de nombreuses structures de la CGT contre l’« union nationale », les aventures sanglantes de l’impérialisme français et la limitation de nos droits démocratiques. Par exemple, l’Union Départementale de la CGT de Seine Maritime déclarait, le 16 novembre : « nous nous opposons à l’instauration de l’état d’urgence compte tenu des conséquences pour les salarié-es en termes de libertés fondamentales et de libertés syndicales (…) Avec la loi "renseignement", nous constatons depuis quelques mois l’extension de la surveillance de beaucoup de gens, dont les journalistes et les syndicalistes. (…) Nous ne pouvons pas passer sous silence la responsabilité des gouvernements français et des principales puissances mondiales concernant la situation au Proche et Moyen-Orient. Afin de maintenir une domination économique impérialiste, d’accéder aux ressources énergétiques pour pas cher, de trouver des débouchés aux multinationales de l’armement, les pays riches ont toujours fait les choix d’investir dans les conflits armés au lieu d’investir dans la lutte pour la démocratie et contre les inégalités. » 

A présent, la direction confédérale de la CGT doit passer des paroles aux actes. Des luttes importantes sont en cours, notamment contre la « loi Santé », contre la réforme des collèges, contre un nouveau plan social chez Air France et les sanctions scandaleuses qui visent des salariés de cette entreprise. L’ensemble du mouvement ouvrier doit se mobiliser pour que les luttes en cours et à venir se développent et convergent dans un mouvement d’ampleur contre la politique anti-sociale du gouvernement et ses guerres impérialistes. Le meilleur moyen de défendre nos droits démocratiques, c’est la lutte elle-même, combinée à l’exigence d’abroger la loi prolongeant et renforçant l’état d’urgence. Les militants communistes doivent faire pression sur la direction du PCF pour qu’elle change de position le plus rapidement possible. Et le Front de Gauche doit présenter une alternative révolutionnaire au capitalisme en crise, qui est la cause fondamentale à la fois de la barbarie impérialiste et de la barbarie fondamentaliste.

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