Cet article sur le retour aux 40 heures dans l’usine Continental de Sarreguemines, en Moselle, a été publié en janvier 2008. A l’époque, le passage aux 40 heures sur le site de Clairoix était cité en exemple pour pousser les salariés de Sarreguemines à accepter cette régression. Aujourd’hui, les patrons de Continental annoncent la fermeture de l’usine de Clairoix.

Dès l’annonce des résultats du référendum qui s’est tenu du 16 au 18 décembre 2007 à l’usine Continental de Sarreguemines, en Moselle, les médias capitalistes jubilaient : « Les salariés votent massivement le retour aux 40 heures ». Ils ont immédiatement présenté cette régression brutale comme une illustration de l’enthousiasme des travailleurs pour le célèbre slogan de Sarkozy – « travailler plus pour gagner plus ». A peine ont-ils mentionné le couteau que la direction de Continental avait placé sous la gorge des salariés, en laissant planer la menace d’une fermeture du site si ces derniers « ne faisaient pas un effort ».

Chantage patronal

Le groupe Continental avait bien préparé son offensive contre les salariés du site de Sarreguemines. Il faisait valoir que d’autres unités avaient « franchi le pas ». En septembre 2006, les usines allemandes du même groupe sont passées aux 40 heures, sans compensation salariale. Quant à l’unité de Clairoix (1200 employés), dans l’Oise, elle avait elle aussi voté pour le retour aux 40 heures, qui est effectif depuis le 1er janvier 2008. « Notre premier objectif est de gagner en compétitivité. Nous sommes la dernière usine du groupe à travailler aussi peu », a déclaré le directeur de l’usine de Sarreguemines, suivant le procédé classique qui consiste à mettre en concurrence les salariés et à les culpabiliser.

Pour que les choses soient bien claires, les investissements et les embauches avaient été gelés, à Sarreguemines. Par ailleurs, ces salariés n’ont pas touché, en 2007, la prime annuelle de 600 euros qui est normalement versée à tous les salariés du groupe Continental.

Ecrans plasma et DVD

La plupart des syndicats de l’entreprise Continental refusaient évidemment de négocier un « accord » sur le retour aux 40 heures. Pour passer par-dessus leur tête, la direction a décidé d’organiser une « consultation interne ». Or, les capitalistes savent que pour gagner un référendum, il faut savoir utiliser la communication.

La direction a envoyé sept courriers consécutifs aux domiciles des salariés. « Nous n’avons pas mis en place des mesures qui auraient pu affecter le pouvoir d’achat. Si un accord sur le temps de travail n’est pas trouvé, il nous faudra mettre en place d’autres mesures pour réaliser les 2 millions d’économies demandés ». Voilà le genre de menaces que les salariés découvraient dans leurs boîtes aux lettres.

La direction est allée jusqu’à installer des écrans plasma dans l’usine. Ils distillaient des messages sur « le travail fait ensemble et la bonne santé de l’entreprise », tout en formulant des doutes et des craintes sur l’avenir du site et en insistant sur la responsabilité individuelle des employés dans le destin de l’entreprise.

Les salariés ont même eu droit à un cadeau empoisonné : un DVD de 52 minutes, dans lequel on voit un des dirigeants de Continental, Bernhard Tricken, déclarer : « C’est clair, si on ne va pas vers les 40 heures pour diminuer les coûts par rapport aux usines d’Europe de l’Est, on stoppera les investissements. » Or, le groupe Continental a connu en 2006 une progression de 7,6 % de son chiffre d’affaires, et les bénéfices des actionnaires ont augmenté de 5,6 %.

Le DVD de propagande patronale montre également François Gérard, le directeur du site, annoncer qu’il « a été le premier surpris d’apprendre que le groupe avait bloqué la prime de 600 euros pour 2007 » – avant de dire, les yeux dans les yeux des salariés, qu’il « peut compter sur le sens des responsabilités de ses employés ». Comme « star surprise » du DVD, Céleste Lett, député-maire UMP de Sarreguemines, apparaît pour évoquer « une entreprise qui compte pour le développement du territoire ». Pour finir, le DVD reprend une méthode journalistique bien éprouvée en interrogeant 21 employés – dont 19 affirment « ne pas être contre le retour aux quarante heures. »

Au lendemain du référendum, le résultat clignotait sur le grand panneau d’affichage électronique de l’entrée du site : « oui = 74% ». Quant aux syndicats, « leur mission première est de représenter le personnel, et le personnel s’est clairement prononcé », a commenté triomphalement le directeur du site.

Il est courant, pour la classe capitaliste, d’utiliser le vote « démocratique » afin de briser les luttes et les mouvements revendicatifs des organisations ouvrières. La mission première d’un syndicat n’est pas de « représenter le personnel », n’en déplaise à la direction de l’entreprise Continental. Sa mission première est de défendre les intérêts des salariés et de les organiser dans la lutte contre l’exploitation capitaliste.

« On a sauvé l’usine », claironne à présent la direction. Mais l’expérience montre qu’il n’en est rien. En 1997, les salariés d’une usine Continental, en Belgique, ont « accepté » de réduire leur salaire de 10%. Ils ont fait beaucoup d’efforts pour augmenter la production de plus de 10% et ont « accepté » un retour aux 38 heures. En remerciement de tous ces sacrifices, Continental a fermé cette usine en 2001 !

Nationalisation !

Ce qui s’est passé à Sarreguemines doit être médité par tous les travailleurs et militants syndicaux. Pourquoi le « oui » l’a-t-il largement emporté ? Parce que de nombreux salariés ont voté avec le sentiment de n’avoir pas le choix. Face aux menaces de fermeture ou de « mesures affectant le pouvoir d’achat », ils ont eu le sentiment que c’était « ça ou rien ». Au fond, les augmentations de salaire concomitantes au retour aux 40 heures ne servent qu’à faire passer la pilule : « au moins, on gagnera un peu plus. »

Les travailleurs d’une entreprise menacée peuvent protester, lancer une pétition, manifester, faire grève – le dernier mot n’en reste pas moins aux propriétaires de l’entreprise. C’est parce qu’ils possèdent l’entreprise qu’ils peuvent décider de la fermer, de la délocaliser ou d’exercer un odieux chantage dans le but d’allonger la semaine de travail. Cela, les travailleurs le comprennent intuitivement. Pour lutter contre ce type de chantage patronal, il faut donc les mobiliser sur la seule alternative réellement fiable aux plans de la direction : l’expropriation de l’entreprise et sa nationalisation sous le contrôle des salariés, sans indemnité pour les gros actionnaires.
Rien ne garantit d’avance, évidemment, qu’une lutte engagée sur de telles revendications aurait été victorieuse. Mais elle aurait rencontré un écho favorable dans les autres usines de Continental – et, au-delà, chez tous les salariés qui font face aux mêmes problèmes. Elle aurait jeté la direction sur la défensive.

De façon générale, en abandonnant le mot d’ordre de nationalisation, dans les années 90, les partis de gauche et les organisations syndicales ont désarmé les salariés et facilité le travail des capitalistes, qui font partout pression pour augmenter la productivité et le temps de travail. Pour qu’il n’y ait pas d’autres Sarreguemines, le mouvement ouvrier doit renouer avec une idée simple mais juste, acquise par des décennies de lutte : on ne contrôle que ce qu’on possède.

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