« Altruisme, efficience, discrétion » : telle est l’éthique des sapeurs-pompiers. Mais ces derniers temps, ils se font moins discrets. Ils se sont rassemblés à Paris, le 24 novembre dernier, pour manifester contre la dégradation de leurs conditions de travail. Sur leurs banderoles, on pouvait lire : « Non à la régression sociale » ; « Stop à l’absence de reconnaissance du métier, au mépris du dialogue social, aux réformes dévastatrices ». La colère gronde aussi en province, où les grèves et les manifestations se multiplient et se radicalisent. A Toulouse, les 29 novembre et 6 décembre derniers, les pompiers ont participé en nombre aux manifestations des agents de la Fonction publique. Malgré les sanctions de leur direction et les provocations policières, les pompiers de la Haute-Garonne luttent avec courage et détermination. Fin décembre, ils étaient en grève illimitée.

Un service public assuré par des précaires

Peu de gens savent que 80 % des sapeurs-pompiers, en France, sont des volontaires, soit plus de 190 000 personnes (contre 200 000 il y a 10 ans). Ces sapeurs-pompiers volontaires (SPV) assurent 70 % des interventions de secours en France. Ils ont une autre activité professionnelle (souvent précaire) ou font des études – ou sont au chômage, comme près de la moitié d’entre eux. Les sapeurs-pompiers professionnels (SPP) sont des fonctionnaires territoriaux et ne composent que 15 % de l’effectif pompier français (qui compte aussi 5 % de militaires). Souvent loué pour son professionnalisme, le service public de secours est donc largement assuré par des non-professionnels.

Ce service public est en crise. De 2004 à 2014, quelque 46 000 volontaires ont rendu leur uniforme. Ces dernières années, le nombre total de SPV stagne et il risque de baisser, à l’avenir. Cette situation est parfois imputée à « l’individualisme » des nouvelles générations. « Explication » absurde, qui vise à masquer le vrai problème. La crise du volontariat est due au décalage entre la très grande exigence professionnelle attendue des SPV et la faible contrepartie qu’ils reçoivent.

En effet, bien que non-professionnels, les SPV répondent aux mêmes exigences professionnelles, opérationnelles et physiques que les SPP. 250 heures de formation sont requises, en plus de la formation continue en caserne. Au quotidien, la victime ne voit que des pompiers ; elle ne sait rien de leur différence statutaire. Les SPV sont de fait assimilés aux SPP. Ils portent le même uniforme et exercent la même activité : sapeurs-pompiers.

Pour leur engagement, les SPV touchent des indemnités dérisoires : entre 5 et 8 euros de l’heure selon leur grade, soit moins que le SMIC, et ce pour sauver des vies de jour comme de nuit, au péril de la leur. Leur activité de pompier ne leur octroie aucune garantie : pas de cotisations retraite, chômage ou maladie – et aucune possibilité d’être embauché comme SPP.

Des Services Départementaux au régime sec

La crise du capitalisme affecte les recettes de l’Etat. En France, la gestion du service public de secours est assurée au niveau départemental. Les Services Départementaux d’Incendie et de Secours (SDIS) sont financés à hauteur de 60 % par les départements et de 40 % par les communes. Ils sont donc dépendants de la dotation financière de l’Etat aux collectivités territoriales. Or le futur ex-Président Hollande a baissé les dépenses publiques de 50 milliards d’euros entre 2015 et 2017. Pour ce faire, le gouvernement a notamment réduit de 3,6 milliards d’euros par an, soit 11 milliards d’euros au total, la dotation de l’Etat aux collectivités territoriales. Conséquence parmi d’autres : des dizaines de SDIS se retrouvent au régime sec. Par exemple, le SDIS du Gard a vu son budget diminuer de 1,5 million d’euros en 2016, après trois années de stagnation. Celui du Nord a baissé de 4,5 millions d’euros.

Moins de casernes, moins de pompiers

Entre 2006 et 2013, pas moins de 850 casernes ont fermé sur les 7000 que compte le pays, ce qui met en danger la vie des populations rurales et périurbaines. L’autre idée géniale, pour faire des économies, est de réduire les effectifs des SPP – alors que les besoins augmentent ! Cette logique comptable est suicidaire : « On a perdu 150 emplois en cinq ans, alors que les interventions ont augmenté dans le même temps de 10 à 15 % », explique un SPP syndicaliste à la CGT, dans le Rhône. Il poursuit : « Les délais d’intervention augmentent, la moyenne d’âge des professionnels aussi, c’est inadmissible ! Car c’est la sécurité des effectifs, parfois obligés d’intervenir à trois plutôt qu’à six, qui est en jeu. Et celle des citoyens également. »

Les conséquences sont dramatiques pour les jeunes titulaires du concours SPP qui recherchent une caserne, en vain : « Je suis obligé de faire des petits boulots tout en restant disponible comme pompier volontaire dans ma commune. C’est un vrai blocage, je ne peux pas avoir de projets », se désole Romain, dans la même situation que 2000 autres lauréats du concours 2013. Les casernes ne recrutent pas, comme l’explique un dirigeant du SDIS du Gard : « On va retarder des recrutements. On a vingt postes non pourvus et on va en pourvoir neuf en fin d’année ». Dans la Drôme, 18 postes de SPP seront supprimés et 19 casernes fermées.

Professionnalisation des précaires, précarisation des professionnels

Le gouvernement profite du contexte de précarité et de chômage de masse pour remplacer les SPP, « trop chers », par des SPV « bon marché ». On assiste à une politique de professionnalisation des précaires : de plus en plus de SPV – dont les indemnités constituent souvent une part vitale de leurs maigres revenus – multiplient les heures de service en caserne pour combler le manque de SPP. Parallèlement, une dynamique de précarisation des professionnels est engagée : les SPP voient leurs conditions de travail se précariser par la baisse des salaires, l’intensification du travail, le manque de reconnaissance, le mépris de la hiérarchie, etc.

Ce double mouvement crée parfois des tensions entre SPP et SPV, ce qui profite au gouvernement : il divise pour mieux régner. Toutefois, les pompiers ne sont pas dupes. Ils ont conscience que ce n’est pas l’engagement des SPV, nécessaire au service public de secours, qui est la cause de leurs problèmes, mais bien la politique d’austérité du gouvernement.

Une lutte unitaire

Les coupes budgétaires mettent en danger la vie des pompiers et celles des populations. Comme le démontre la multiplication des grèves et manifestations, les pompiers savent que seule la lutte unitaire est efficace. Les pompiers, volontaires et professionnels, luttent ensemble via leurs syndicats pour la défense de leurs droits. Certaines mesures vitales, avancées par les principaux syndicats de pompiers, doivent être prises en urgence : embauche immédiate de tous les titulaires du concours SPP sans caserne ; augmentation des salaires des SPP ; valorisation des carrières des SPV, c’est-à-dire hausse des indemnités horaires, cotisations sociales et facilitation du recrutement des SPV en SPP.

Tous les pompiers, qui exercent le même métier, devraient avoir les mêmes droits à de bonnes conditions de travail et une rémunération décente. Le « volontariat » est, de plus en plus, une exploitation brutale, systématique et déguisée en « engagement civique ». Les luttes des pompiers méritent d’être soutenues par toutes les organisations politiques et syndicales du mouvement ouvrier !  

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