Le 21 juillet dernier, l’Assemblée nationale adoptait la loi Travail. Ce jour-là, l’hémicycle était pratiquement désert – ultime pied de nez de la « démocratie » bourgeoise à la grande majorité de la population, qui rejette cette contre-réforme.

Pour parvenir à ses fins, le gouvernement « socialiste » a eu recours à des niveaux de répression policière inédits dans l’histoire récente du pays, ainsi qu’à une violente campagne visant la CGT. Après avoir instrumentalisé les « casseurs » pour discréditer le mouvement, le gouvernement en a pris prétexte pour entraver le droit de manifester.

La grève reconductible et son reflux

En juillet, l’intersyndicale annonçait une nouvelle « journée d’actions et d’initiatives le 15 septembre pour obtenir l’abrogation de la loi Travail et conquérir de nouvelles garanties et protections collectives. » Mais il y a déjà eu 12 « journées d’action », depuis le mois de mars. Il est donc clair que celle du 15 septembre ne forcera pas le gouvernement à abroger la loi Travail, sans parler de concéder « de nouvelles garanties et protections collectives ».

Le gouvernement n’était susceptible de reculer que face au développement d’une grève reconductible dans un nombre croissant de secteurs économiques. Or, le mouvement de grèves reconductibles et de blocages qui a commencé dans plusieurs secteurs, mi-mai, ne s’est pas étendu de façon significative. Par exemple, la grève des cheminots ne fut pas assez solide pour paralyser complètement le trafic. La grève à la RATP fut peu suivie et pratiquement sans impact. Dans ce contexte, on ne pouvait pas demander aux travailleurs des raffineries et des ports de tenir indéfiniment. Faute d’une extension rapide des grèves reconductibles, le mouvement reflua, mi-juin. Le gouvernement se savait en position de force et décida d’en finir aussi rapidement que possible, notamment en limitant le droit de manifester.

Pourquoi la grève reconductible ne s’est-elle pas développée ? Une réponse classique est : « parce que les travailleurs ne l’ont pas voulu ». Mais cette explication n’explique rien. Elle réduit la « combativité » des travailleurs à une abstraction qui se manifesterait – ou pas – indépendamment de la dynamique générale de la lutte, et en particulier d’un élément central de cette dynamique : la direction du mouvement, ses mots d’ordre et son programme.

Il est évident que les travailleurs ne sont pas toujours disposés à lutter. « Une grève générale ne se décrète pas », selon la formule consacrée des directions syndicales. En effet : si c’était le cas, le capitalisme aurait été renversé de longue date. Cependant, on ne peut se contenter d’une telle évidence. En dernière analyse, le degré de combativité des travailleurs se vérifie dans la lutte elle-même. Encore faut-il que cette lutte soit bien dirigée, que la stratégie et les mots d’ordre avancés créent les conditions, à chaque étape, de la plus haute expression de la combativité des salariés.

Le rôle de la direction

Pour commencer, la direction du mouvement doit donner aux travailleurs une idée claire du rapport de force réel. Or d’emblée, l’intersyndicale a fondé toute sa stratégie sur l’organisation de « journées d’action » dont il était pourtant évident qu’elles ne pouvaient pas faire reculer le gouvernement. Il a fallu l’influence des Nuits Debout et la pression des délégués de la CGT lors de son congrès, mi-avril, pour que le mot d’ordre de « grèves reconductibles » occupe une place plus importante. Sous la pression de sa base et face au fait accompli du début de grèves reconductibles, Philippe Martinez (CGT) les a soutenues et a même appelé à leur extension. Mais aucun plan n’était élaboré, au niveau confédéral, pour favoriser cette extension.

En complète contradiction avec la nécessité d’étendre rapidement les grèves reconductibles, le communiqué intersyndical du 20 mai annonçait deux nouvelles journées d’action : le 26 mai et le 14 juin. La journée du 26 mai pouvait jouer un rôle dans une dynamique d’extension des grèves. Mais celle du 14 juin était beaucoup trop éloignée dans le temps. Comme nous l’écrivions le 23 mai : « D’ici le 14 juin, soit la grève reconductible aura gagné d’autres secteurs, soit le mouvement aura reflué. »

L’autre faiblesse du mouvement résidait dans ses mots d’ordre programmatiques. Le retrait de la loi Travail était, logiquement, la revendication centrale. Mais de nombreux salariés, notamment les fonctionnaires, ne se sentaient pas immédiatement menacés par cette contre-réforme (même lorsqu’ils comprenaient que tout recul dans le privé prépare des reculs dans le public). A l’inverse, dans le secteur privé, de très nombreux salariés sont déjà confrontés aux types de dispositions prévues par la loi Travail, déjà soumis au régime infernal de la précarité permanente, des heures supplémentaires non payées et autres abus patronaux. La lutte avait un caractère trop exclusivement défensif. Pour tenter d’entraîner de plus larges couches de salariés dans le mouvement, il fallait intégrer à sa plateforme des revendications positives et offensives, par exemple sur les salaires ou le temps de travail. Au lieu de cela, les dirigeants syndicaux répétaient que la lutte visait à obtenir – outre le retrait de la loi Travail – « de nouveaux droits avec un code du travail du XXIe siècle ». Quels « nouveaux droits », concrètement ? Et qu’est-ce qu’un « code du travail du XXIsiècle » ? Ce n’était pas précisé. Cette formule rituelle n’avait aucun contenu précis.

Bilan politique

Dans l’immédiat, la lutte des classes va se développer sur le terrain politique, avec la présidentielle en ligne de mire. Beaucoup de jeunes et de travailleurs se diront : « il nous faut un gouvernement qui abroge la loi Travail et mette un terme aux politiques d’austérité ». De ce point de vue, l’attitude de chaque parti, entre mars et juillet, a apporté quelques enseignements.

Déjà discrédité avant la loi Travail, le PS atteint désormais des abîmes d’impopularité. Son aile droite est déterminée à se sacrifier sur l’autel du capitalisme. Quant aux députés « frondeurs », ils se sont contentés d’une opposition verbale à la loi Travail. Ils ne voulaient pas voter la motion de censure de la droite. Ils voulaient bien en signer une « de gauche », mais à condition que… le nombre de signatures requis ne soit pas atteint. A deux reprises, ils ont soigneusement « échoué » à deux pas de l’objectif (56 signatures sur les 58 requises). S’ils se sont livrés à cette farce parlementaire, ce n’est pas seulement pour protéger leurs investitures aux prochaines élections législatives. C’est, plus profondément, parce qu’ils ne défendent pas d’alternative sérieuse à la politique du gouvernement. Depuis 2012, ils se contentent de demander un peu moins d’austérité.

Les Républicains sont d’accord avec le fond de la loi Travail. Leur motion de censure n’était qu’une posture politicienne ; ils avaient d’abord pris l’assurance qu’elle serait repoussée. Au Sénat, ils ont durci la loi – non dans l’espoir que leurs amendements seraient retenus, mais pour faire la démonstration de leurs intentions politiques. Le programme des Sarkozy, Juppé et consorts est une déclaration de guerre aux salariés, aux chômeurs et à toutes les victimes de la crise.

Pendant les quatre mois de la lutte contre la loi Travail, le FN a pratiquement disparu des radars politiques. Ces hypocrites chantres du « peuple français » se cachent et se taisent lorsque le peuple travailleur est engagé dans la lutte des classes à une vaste échelle. Ils sont d’accord avec la loi Travail et voudraient même aller beaucoup plus loin. Mais ils ont calculé que parmi les 74 % d’opposants à la cette loi, il y avait bon nombre d’électeurs passés ou potentiels du FN. Ils se sont alors tapis dans l’ombre en attendant le reflux du mouvement. A présent, ils vont tout exploiter : la débâcle du PS, la crise des Républicains, le marasme économique, la crise de l’UE – ainsi, bien sûr, que chaque occasion de stigmatiser « les étrangers ». Ils se présenteront comme une alternative au statu quo, comme des adversaires de la vieille classe politique discréditée.

Cependant, une autre et véritable alternative au statu quo – une alternative de gauche – peut et doit émerger à une échelle massive dans les mois à venir. Nous y consacrons les pages centrales [1] de ce journal. Ici, concluons simplement sur ce fait : l’énorme soutien dont le mouvement contre la loi Travail a bénéficié, dans la population, tenait à son contenu de classe très clair. L’opposition de gauche au PS devra, elle aussi, avoir un contenu de classe très clair.


[1La présidentielle de 2017 et le programme de la « France insoumise »

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